kehlmann___les_arpenteurs(par ALEXANDRA)
En voilà un livre qui m'a fait rire du début à la fin!
Comment le définir? Biographie? Roman historique? Roman d'aventures (philosophiques)?  C'est encore cette dernière définition qui me semble le mieux convenir...
L'action se situe à cheval sur les 17è et 18è siècles. Les personnages centraux sont deux allemands célèbres : le génial (ceci m'a été confirmé par un agrégé de mathématiques!!!) mathématicien-astronome Carl Friedrich GAUSS d'une part, et de l'autre l'explorateur et découvreur Alexander von HUMBOLDT. Le roman s'applique à nous conter leur vie (ou du moins les épisodes les plus marquants) en alternant les chapitres consacrés à l'un et à l'autre. Ceci pour la forme.
Tout les oppose : l'un refuse obstinément de bouger de chez lui (Gauss), l'autre a la bougeotte et ne cesse de parcourir le monde (Humboldt). Or, ils ont une chose en commun : la curiosité, la soif de savoir, l'envie de découvrir les lois qui régissent la nature, de tout mesurer (d'où le titre).
Ce qui intéresse l'auteur (et nous par la même occasion), ce ne sont pas tellement leurs découvertes et/ou exploits ... pour cela, on a plutôt intérêt à se reporter à n' importe quelle encyclopédie. Non, ce qui fait le charme de ce livre, c'est l'angle de vue adopté pour la narration. En fait, tout est vu par le petit bout de la lorgnette, et le contraste entre leur célébrité et leurs faiblesses humaines, leurs manies, obsessions, leur folie a pour résultat de les ramener à un format humain...  avec beaucoup d' humour, de dérision lapidaire et d'anecdotes cocasses...

Allez, un extrait (il s'agit ici de Humboldt) :

"Il tomba par hasard sur un ouvrage de Galvani au sujet de l' électricité et des grenouilles. Galvani avait mis des cuisses de grenouilles disséquées en contact avec deux métaux différents, et elles avaient tressailli comme si elles étaient vivantes. Etait-ce dû aux cuisses elles-mêmes, dans lesquelles il y avait encore de la vie, ou bien le spasme provenait-il de l' extérieur, de la différence entre les métaux, auquel cas les cuisses de grenouille n' avaient fait que révéler le phénomène? Humboldt décida d'en avoir le coeur net.
Il enleva sa chemise, s'allongea sur son lit et chargea un domestique d'appliquer deux ventouses sur son dos. Le serviteur obéit, et deux grosses cloques apparurent sur la peau de Humboldt. A présent, il fallait les percer! Le domestique hésita, Humboldt dut hausser le ton, le domestique prit le scalpel. La lame était si acérée qu'il ne sentit presque rien. Humboldt lui ordonna de poser un morceau de zinc sur l'une des plaies.
Le serviteur lui demanda s'il pouvait faire une pause, il ne se sentait pas bien.
Humboldt le pria de ne pas faire l'idiot.
Lorsqu' un morceau d'argent toucha la deuxième plaie, un tressaillement douloureux lui remonta le long des muscles du dos jusqu'à la tête. La main tremblante, il nota : Musculus cucularis, os occipital, apophyses épineuses des vertèbres dorsales. Aucun doute, il s'agissait bien d'électricité. Encore une fois le morceau d'argent! Il compta quatre décharges régulièrement espacées, puis les objets autour de lui perdirent leur couleur.
Lorsque Humboldt revint à lui, le domestique était assis par terre, le visage blême, les mains en sang.
On continue, dit Humboldt, et, avec un étrange effroi, il se rendit compte que quelque chose en lui éprouvait du plaisir. Les grenouilles, à présent!
Pas ça, répliqua le domestique.
Humboldt lui demanda s'il voulait se chercher une nouvelle place.
Le serviteur posa quatre grenouilles mortes et soigneusement nettoyées sur le dos en sang de Humboldt. Ca suffit maintenant, dit-il, nous sommes des chrétiens, tout de même.
Humboldt l'ignora et ordonna: De nouveau le morceau d'argent! Les secousses ne se firent pas attendre. Chaque fois - c'est ce qu'il vit dans le miroir - les corps des grenouilles sautaient en l'air comme s'ils étaient vivants. Il mordit son oreiller trempé de larmes. Le serviteur avait un petit rire hystérique, Humboldt voulut prendre des notes mais ses mains étaient trop faibles. Il se leva péniblement. Le liquide qui s'écoulait des deux plaies était si corrosif qu'il lui brûlait la peau. Humboldt tenta d'en recueillir un peu dans un petit tube en verre, mais son épaule était enflée et il ne pouvait pas se retourner. Il regarda le serviteur.
Celui-ci fit non de la tête.
Bon, dit Humboldt, dans ce cas qu'il aille chercher le médecin, pour l'amour du ciel! Il s'essuya le visage et attendit d'être à nouveau en mesure de se servir de ses mains pour noter le plus important. De l'électricité était passée, il l'avait sentie, et elle provenait non pas de son propre corps ou des grenouilles, mais bien de la répulsion chimique des deux métaux.
Il ne fut pas facile d'expliquer au médecin ce qui s'était passé là. Le domestique rendit son tablier la semaine suivante, Humboldt garda deux cicatrices, et son traité sur la fibre musculaire en tant que substance conductrice établit sa réputation scientifique..."

Et un autre (pour Gauss cette fois) ... Pour le situer : Gauss s'est finalement résigné à se marier et s'attaque à sa nuit de noces...

"Dans la chambre à coucher, il tira les rideaux, s'avança vers elle (...) et commença à défaire les lacets de sa robe. Sans lumière, ce n'était pas facile. Cela dura longtemps, le tissu était récalcitrant, les lacets très nombreux et il ne comprenait pas qu'il n'ait pas encore réussi à les dénouer. Mais il avait fini par y arriver, la robe glissa (...) Il se demanda comment il allait procéder avec son jupon. Pourquoi les femmes ne portaient-elles pas des vêtements qu'on arrivait à défaire? (...) Tandis qu'il laissa errer sa main sur sa poitrine jusqu'à son ventre puis - il décida de tenter la chose, même s'il avait l'impression de devoir s'en excuser - plus bas encore, le disque lunaire, blême et embué, apparut entre les rideaux, et il eut honte de comprendre à ce moment précis comment on pouvait corriger de façon approximative les erreurs de mesure de la trajectoire des planètes. (...) Elle enroula ses jambes autour de son corps mais il s'excusa, se leva, avança en trébuchant jusqu'à la table, trempa sa plume dans l'encrier et écrivit, sans allumer la lumière : somme d. carrés de la diff. entre les observ. et les calcs.min., c'était trop important, il n'avait pas le droit de l'oublier ..."

En cours de route, on croise un tas de personnages célèbres : Goethe, Schiller, Kant, Pilâtre de Rozier... . On voit du pays : de l'Europe en Amérique du Sud (ah, l'Amazonie!!!), la Russie... . On trouve toutes sortes de références aux événements politiques et culturels de l'époque, à commencer par l'invasion de l'Allemagne par Napoléon et les aspirations à fonder enfin un Etat allemand uni qui s'en sont suivies ... c'est là d'ailleurs que le lecteur non-avisé en Histoire allemande risque de passer à côté de certains épisodes délectables!
La critique allemande a reproché à l'auteur sa manière de juxtaposer des allusions, détails et références sans jamais aller au fond des choses... C'est vrai, il faut l'avouer, mais c'est aussi ce qui donne justement sa légèreté à ce roman. Franchement, je n'ai pas pris un tel plaisir à lire depuis longtemps!!!

PS: Ayant lu le livre en allemand (pardon, mais c'est ma langue maternelle), je ne garantis pas la traduction. Les passages que j'ai cités me paraissent moins drôles en français que dans le texte original. Il faut dire que l'auteur use et abuse du style indirect (donc beaucoup de subjonctif I ... y a-t-il quelqu'un qui se souvienne de sa grammaire allemande?) qui crée une distance ironique que l'on ne perçoit plus en français...

(traduit de l'allemand par Juliette AUBERT; paru chez Actes Sud )