zeh___fille_sans_qualit_(par Alexandra)
Le titre allemand est « Spieltrieb » qui signifie « Instinct de jeu » … cela donne le ton!

Difficile de parler de ce roman de manière simple, car il est loin de l’être…

Le lieu : un lycée privé huppé en Allemagne qui donne leur dernière chance aux gosses de riches qui n’ont pas réussi ailleurs.

L’époque : tout à fait récente, le début des années 2000,  avec, à l’arrière-plan, les massacres de Columbine aux US et de Erfurt en Allemagne, ainsi qu’un nombre croissant d’incidents violents en milieu scolaire en général…

Les personnages sont deux marginaux : Ada, 14 ans, surdouée qui ne croit plus en rien et qui adopte une attitude profondément indifférente, voire dédaigneuse, vis-à-vis de son entourage. Rien ne peut l’atteindre. Elle rencontre Alev, 18 ans, mystérieux, esprit hors du commun lui aussi, grand manipulateur qui se proclame nihiliste et impuissant (c’est important pour son personnage). Bref, son double diabolique !

Les deux vont se reconnaître et commencer à se mesurer dans des joutes verbales d’abord,  puis unir leurs forces pour manipuler leurs camarades et «casser» des profs (de manière fort brillante le plus souvent, il faut le dire) à grands coups de références littéraires et mises en cause d’interprétations philosophiques.
Leur victime désignée sera un jeune professeur d’origine polonaise, humaniste refusant tout pessimisme ou cynisme. Sur l’ordre d’Alev, Ada le séduit, l’amène à coucher avec elle. Et Alev filme le tout. L’objectif est de prouver que les idéaux et les sentiments n’ont aucune valeur. C’est ainsi que débutent un chantage et un jeu d’une perversion qui finissent en descente aux enfers.

Etant familière de l’univers scolaire et au contact quotidien des jeunes gens, ce roman m’a quelque peu fascinée et interpelée, car évidemment je me suis constamment posé la question dans quelle mesure mes élèves et/ou les amis de mes enfants ados seraient capable d’agir comme Ada et Alev ; ou encore s’ils pourraient se trouver à la place des victimes manipulées etc… et je pense que c’est (en théorie) possible. Il me semble que souvent les professeurs et les parents ne savent plus grand-chose du jeune qu’ils ont en face d’eux. Parfois je me dis que les jeunes ressemblent de plus en plus à une secte difficilement pénétrable et que nous risquons d’avoir des surprises un de ces jours, sans aller forcément jusqu’aux excès décrits ici.

Dans la présentation allemande, il est dit que tous les professeurs et élèves devraient lire ce livre, et je suis assez d’accord !

Mais attention : il y a vraiment de quoi mettre mal à l’aise le lecteur! Quelques scènes terribles (quand Ada se fait déflorer, par exemple !), cette perversion, cette absence totale de toute valeur morale : ce n’est même plus du nihilisme, c’est tout simplement le néant ! Or, le néant devient la référence. J’avoue qu’à l’âge de seize ans, j’aurais pu adhérer à ce genre d'assertions (pseudo-) philosophiques. Je veux dire par là qu’un jeune en rupture avec la société peut trouver séduisantes les idées proférées par Ada et Alev… et cela me parait pernicieux…

« Le néant ne peut faire l’objet d’une opinion. C’est l’absence de choses, un espace vide que le vouloir humain tente inlassablement de remplir. C’est l’origine et le terme, c’est l’arrière-plan de notre existence, vital et mortel. Les hommes le baptisent « quelque chose », s’y promènent et y édifient leurs constructions mentales comme ci c’était un terrain solide. Une illusion à laquelle je n’ai jamais pu succomber. L’errance délibérée au sein de notre époque n’a pas que des inconvénients. Du moment que nous avons perdu la foi, c’est le dernier rempart qui nous protège de la connaissance ultime. »

Et oui, la lecture est un peu ardue parfois…

Mais sincèrement, il ne faut pas passer à côté !

(traduit de l'allemand parBrigitte Hébert et Jean-Claude Colbus; paru chez Actes Sud ; bientôt en édition poche chez BABEL)