(par Alexandra ... qui assume ses propos!!!)

de_prada_la_temp_teAVERTISSEMENT :

ceci est une entreprise de démolition !!!

Une fois n’est pas coutume : je recours à ce que je répugne, c’est-à-dire le recopiage de la 4è de couverture… je vous expliquerai pourquoi…

« Il est difficile et obscène d’éviter le regard d’un homme qui saigne à mort, mais plus difficile encore de surnager dans le tourbillon de passions troubles et de secrets posthumes qui s’entassent dans ses rétines. » Ainsi commence l’aventure d’Alejandro Ballesteros, maître-assistant en histoire de l’art, venu à Venise pour voir le mystérieux tableau de Giorgione, La Tempête. En quatre jours, Ballesteros est témoin de l’assassinat d’un célèbre faussaire, s’éprend d’une femme exceptionnelle et fait la connaissance de personnages ténébreux liés au trafic de tableaux.

Mêlant intrigue policière et réflexion sur l’art, opposant la raison à la passion dans le vertige de la création artistique, Juan Manuel de Prada s’impose par l’extraordinaire vigueur de son style comme le plus grands des jeunes écrivains espagnols. »

Allèchante, cette 4è de couverture, non ? Et oui, c’est aussi ce que je me suis dit… et j’ai acheté le livre …

Première page :
« Il est difficile et obscène* d’éviter le regard d’un homme qui saigne à mort, mais plus difficile encore de surnager dans le tourbillon de passions troubles et de secrets posthumes qui s’entassent dans ses rétines. Il est difficile et pénible d’assister à l’agonie d’un inconnu anonyme (…) dans une ville inexplorée, quand la nuit a atteint ce degré de préméditation et de duplicité qui fait de la mort une affaire irrévocable. Il est difficile et fâcheux d’assister à un épanchement de sang qui s’échappe d’une poitrine et de n’avoir ni un morceau de coton pour l’étancher ni une parole de consolation ou de rémission, et même pas ce qu’il faut de décision pour appeler au secours ou prévenir la police. Il est difficile et désespérant d’entendre les râles d’un homme sur le point d’expirer au milieu d’une rue déserte, tandis que l’eau des canaux défile comme un convoi funèbre engourdi, et de ne pas pouvoir éveiller le voisinage pour demander de l’aide, ou de le réveiller mais de n’obtenir, en retour, qu’un silence hostile qui se réverbère dans la pierre. Il est difficile et fatidique de trébucher sur un assassinat dans une ville abandonnée des dieux et des hommes et de se trouver mêlé à une enquête criminelle, quand vous avez fait le voyage qui vous a conduit jusqu’à cet endroit dans l’intention de résoudre des énigmes plus agréables. […]

* souligné par mes soins

Voyons, me suis-je dit, le monsieur possède vraiment un style intéressant!  Il cherche à sortir un peu de l’ordinaire avec ses répétitions soigneusement travaillées, ses images et autres comparaisons extravagantes … et j’ai donc poursuivi ma lecture … sans perdre de vue ce que la 4è de couverture m’avait promis… pour m’apercevoir assez rapidement que cette 4è ressemblait énormément aux bandes-annonces de cinéma qui promettent monts et merveilles pour vous planter finalement devant un navet !
Je poursuis ma dissection :

L’intrigue policière :  … bof … je suis une adepte des romans policiers de Henning MANKELL et de Patricia CORNWELL, alors parler d’intrigue policière ici me paraît bien ambitieux… c’est à peine divertissant !

Réflexions sur l’art : En effet, il y en a bien une ou deux, mais on les cherche… ne vous attendez surtout pas à des révélations ! On en trouve bien plus dans le livre de jeunesse de Sigrid HEUCK (« Le secret de Maître Joachim ») qu’Annabelle a présenté…
La passion ressemble terriblement à une histoire de cul qui, elle, n’a vraiment rien de passionnant. Ainsi, rencontrant pour la première fois l’objet de sa paaaaassion, le narrateur nous le décrit comme suit :
« [Chiara] portait un survêtement de sport et, par-dessus, un ample pull d’homme qui la faisait paraître dépourvue de poitrine et de la moindre rondeur au-dessus de la taille. Le pantalon du survêtement, au contraire, laissait deviner un cul qui n’avait rien de médiocre, des cuisses où l’os passait inaperçu ; j’ai dit que c’était une fausse maigre […]

Super, non ? J’adore ! Il s’enfonce :

« […] je remarquai que le bas de sa culotte s’était logé entre ses fesses, leur concédant ainsi toute une liberté de mouvement et de tremblement… »

Non, je ne rigole pas, c’est vraiment ce qu’il écrit! Et non pas qu’une ou deux ou trois fois … non, à chaque fois qu’il croise une femme, on a droit à des observations dignes d’un roman de gare…

« La gérante de la pension avait (…) sous son sweater noir des seins que nul eût pu qualifier d’austères. Elle était vêtue avec négligence (…) Elle devait avoir la quarantaine, mais sa maturité était de celles que les rides n’outragent pas [..] je me laissai emporter par une rafale de désir incongrue qui annonçait l’érection. […] »

… ou celle-là, marrante au moins, …

« Dina releva son manteau et sa jupe pour contrôler l’alignement des coutures de ses bas, et, pendant une seconde, j’aperçus ses cuisses opprimées par le Lycra, très blanches et envahies par la cellulite (sans doute se pressaient-elles l’une contre l’autre à la hauteur de l’aine), d’une texture que j’imaginai semblable à celle de la farine chaude, avec des grumeaux. Je fermai les yeux pour ne pas me laisser emporter par la concupiscence… »

Bon, j’arrête de citer ce genre de passages « concupiscents », mais je vous assure que le roman en est truffé ! Les personnages n’ont aucune psychologie, on ne sait rien de leur vie intérieure, de leurs motivations et secrets intimes, mais on apprend tout sur leurs petites préférences sexuelles, leurs vêtements, leurs comportements mondains… un cliché relayant l’autre… c’est assez insupportable !

En ce qui concerne le « style vigoureux », vous en avez déjà eu un exemple plus haut. Pour le plaisir (!), j’en cite un autre :

«Le froid se posait sur la lagune et devenait saumâtre ; il se posait ensuite sur les joues et devenait salubre, si salubre que je me sentis inondé de joie et de béatitude, comme quand on revient aux réalités quotidiennes après s’être débattu dans des cauchemars ; aussi longtemps qu’avaient duré les miens, ils m’avaient paru cohérents, mais maintenant que j’étais réveillé, ils n’étaient plus que des productions absurdes de la fièvre, et Venise était absurde, dans toute son horreur de ville assiégée ; absurdes étaient les rapports qui liaient entre eux les habitants ; absurdes et avariées mes perceptions ; absurdes et un peu ingénues mes décisions qui tenaient aussi bien de l’excès que du manque d’audace. Pour la première fois depuis mon arrivée, je ne me sentais pas assiégé par les augures et les menaces… »

Que quelqu’un vienne à mon secours ! Qu’est-ce qu’il nous raconte là, en fait ? Qu’il n’a plus peur ? Le reste relève de l’esbroufe … et pourquoi les rapports qui lient les habitants de Venise sont-ils absurdes ? Parce que l’auteur le veut bien ? On retrouve ce genre d’inepties tout au long du roman. Il en va de même pour le procédé des répétitions : c’est intéressant une première fois ; ça l’est déjà moins la deuxième… mais quand l’auteur en use et abuse, on ne peut réprimer un certain agacement et l’impression qu’ici la recherche stylistique passe largement avant la substance !

Autre exemple:
"La brume avait acquis une épaisseur de forêt touffue quand nous regagnâmes Venise, une densité qui estompait les distances et enveloppait les palais de la Riva degli Schiavoni d'une sorte de sérénité léthéenne qui préfigurait leur naufrage et les accoutumait à leur vocation de mausolées. C'était une brume qui descendait à l'horizontale, si l'on peut dire, comme en couches de cendre successives qui, au contact de l'eau, acquérait une opacité de générations et de générations de feuilles mortes qui dispensent quand on les disperse la caresse morne de la mort. Je ne me risquai pas à regarder derrière moi, pour ne plus revoir le Molino Stucky se perdre comme une falaise dans les lointains gris. La nuit était tombée et le vaporetto accomplissait son circuit avec ce sens de l'orientation approximatif des âmes qui, pendant leur transmigration, retrouvent les paysages de leur vies antérieures, les scènes d'un passé aboli qui n'existent plus que dans le souvenir ..."*
* souligné par mes soins

En un mot : c'est hilarant (ou affligeant?). Il fallait oser!

Le seul élément que je retiens, c’est la description de l’ambiance dans cette Venise hivernale et pluvieuse, où l’eau est omniprésente (mais je n’ai même plus envie d’en parler !).
Je termine là. Vous avez compris que j’ai détesté ce roman. J’appelle ce genre de littérature de la BOURSOUFLURE prétentieuse. Et je ne suis pas sûre d’avoir envie de donner une deuxième chance à l’auteur.

(paru chez Points Seuil)