rilke(par Alexandra)
Mon livre de chevet … depuis plus de vingt ans ! Quand j’en ressens le besoin, je le prends, je l’ouvre (en général ce sont les mêmes pages) et je lis un passage ou deux … mise à part la première fois, je ne l’ai jamais relu en entier … il est vrai que la forme se prête à ce genre de lecture fragmentaire, car en fait, c’est un recueil de textes en prose, liés entre eux par le personnage de Malte Laurids Brigge.
Il vient d’arriver à Paris (on est au début du XXè siècle), où il vit dans la pauvreté et l’anonymat. Il note ses observations, ses impressions, se laissant toutefois aller à divaguer … des souvenirs d’enfance remontent, des digressions sur la mission de l’écrivain, la difficulté d’écrire, des considérations d’ordre philosophique, la vie, la souffrance, la mort, les apparences… malte

C’est largement inspiré par la vie de Rilke, c’est infiniment triste (et oui, ce n’était pas un rigolo!), mais c’est d’une richesse … !

Voici mon passage préféré, mais malheureusement, la traduction en français n’est pas terrible, désolée (surtout pour Rilke)…

« L’ai-je déjà dit ? J’apprends à voir. Oui, je commence. […] Je songe par exemple que jamais encore je n’avais pris conscience du nombre de visages qu’il y a. Il y a beaucoup de gens, mais encore plus de visages, car chacun en a plusieurs. Voici des gens qui portent un visage pendant des années. Il s’use naturellement, se salit, éclate, se ride, s’élargit comme des gants qu’on a portés en voyage. Ce sont des gens simples, économes ; ils n’en changent pas, ils ne le font même pas nettoyer. Il leur suffit, disent-ils, et qui leur prouvera le contraire ? Sans doute, puisqu’ils ont plusieurs visages, peut-on se demander ce qu’ils font des autres. Ils les conservent. Leurs enfants les porteront. Il arrive aussi que leurs chiens les mettent. Pourquoi pas ? Un visage est un visage.

D’autres gens changent de visage avec une rapidité inquiétante. Ils essaient l’un après l’autre, et les usent. Il leur semble qu’ils doivent en avoir pour toujours, mais ils ont à peine atteint la quarantaine que voici déjà le dernier. Cette découverte comporte, bien entendu, son tragique. Ils ne sont pas habitués à ménager des visages ; le dernier est usé après huit jours, troué par endroits, mince comme du papier, et puis, peu à peu, apparaît alors la doublure, le non-visage, et ils sortent avec lui.

Mais la femme, la femme : elle était toute entière tombée en elle-même, en avant, dans ses mains. C’était à l’angle de la rue Notre-Dame-des-Champs. Dès que je la vis, je me mis à marcher doucement. […] La rue était vide ; son vide s’ennuyait, retirait mon pas de sous mes pieds et claquait avec lui, de l’autre côté de la rue, comme avec un sabot. La femme s’effraya, s’arracha d’elle-même. Trop vite, trop violemment, de sorte que son visage resta dans ses deux mains. Je pouvais l’y voir, y voir sa forme creuse. Cela me coûta un effort inouï de rester à ces mains, de ne pas regarder ce qui s’en était dépouillé. Je frémissais de voir ainsi un visage du dedans, mais j’avais encore bien plus peur de la tête nue, écorchée, sans visage. »

Ce passage me donne en général des frissons, mais en le recopiant ici en français, je me dis que je ferais peut-être mieux de ne pas vous le présenter, car je crains que la traduction française ne vous donne une fausse idée du texte ! Je n’accablerais pas trop le traducteur… pour avoir déjà essayé moi-même de traduire Rilke, je sais que c’est loin d’être évident ! Sa langue paraît très simple, vue de loin, et ce n’est qu’en s’y frottant de près qu’on se rend compte de sa complexité. Cela tient autant aux structures grammaticales (d’éternelles juxtapositions, appositions, subordonnées dans les subordonnées) qu’à ses choix lexicaux : le jeu avec les particules spatiales ou de mouvement, si difficile à rendre ; des locutions résultatives inexistantes en français ; beaucoup de mots, d’expressions à interprétation variable et sans équivalent… il faut forcément opter pour une traduction qui amputera une partie du sens ! Beaucoup d’images, de comparaisons inédites aussi, qui étonnent déjà en allemand et qui peuvent paraître saugrenues en français…

Le mieux serait d’apprendre tout simplement cette langue sublime qu’est l’allemand. Et cela, je ne le dis pas parce que c’est ma langue maternelle (j’idolâtre le français !), mais parce que c’est une langue qui offre des possibilités de précision, de nuance, de profondeur, mais aussi de création insoupçonnées par celui qui ne la maîtrise pas … (mais oui, je sais, le chemin pour y parvenir est long…) … ce n’est peut-être pas pour rien que c’est la langue de tant de philosophes… ?
(Et je referme la page de publicité...)

(traduit de l'allemand par Maurice BETZ; paru en folio)