globalia(par Alexandra)
Un roman « d’aventures et d’amour », nous dit la 4è de couverture qui, une fois de plus, nous mène sur une fausse piste ! Cependant, même si j’avais envie d’ »aventures et d’amour » en fouillant dans les rayons de ma librairie habituelle, ce n’est pas pour cela que j’ai acheté ce livre, mais plutôt pour son titre qui a chatouillé mon côté « antimondialisation » …
Nous sommes quelque part dans le futur. « Globalia », c’est l’état parfait qui englobe le globe entier ; qui a réussi à unifier toutes les nations que nous connaissons aujourd’hui ; qui a pour souci de rendre ses citoyens heureux, les libérant de toutes contraintes matérielles en les prenant en charge de la naissance à la mort ; qui dispose des moyens médicaux assurant une vie en bonne santé bien au-delà des cent ans à toute personne qui le souhaite … bref, vous voyez , tout le monde, il est beau, tout le monde, il est gentil, et la vie est un long fleuve tranquille … sauf qu’il y en a qui résistent (seraient-ce des gaulois ????).
En effet, on apprend en même temps que les deux protagonistes principaux, Baïkal (tiens, j’appellerais bien mon chien comme ça !) et Kate, qu’il existe des « non-zones » en dehors de Globalia, où vivent des tribus dégénérées, et dont les membres sont désignés comme terroristes potentiels voulant la destruction de Globalia… Baïkal, atteint de la «pathologie de la liberté», passera de l’autre côté, entraînant Kate avec lui…

Je pense que vous voyez à quoi l’auteur veut en venir… et vous voyez juste, donc ce n’est pas la peine que j’aille plus loin dans mon résumé.
Tout cela a un goût de déjà-vu, c’est clair ! On y retrouve des références à l’univers totalitaire de Huxley et d’Orwell, des parallèles avec bon nombre de films dits « d’anticipation » plus ou moins fantastiques de ces dernières années (me viennent en tête «L’armée des douze singes», «The Island», il y en a plein d’autres, aidez-moi…).
La thématique n’est pas nouvelle, et l’auteur le sait aussi bien que nous. Comme c’est un homme très intelligent et extrêmement cultivé (grand diplomate français, actuellement ambassadeur de France au Sénégal), le grain de sel qu’il apporte est tout de même très intéressant (du moment où l’on fait abstraction de l’amour et de l’aventure et qu’on se hisse à un niveau beaucoup plus politique !!!).
En fait, il s’applique, dans sa réflexion, à dénoncer certaines tendances actuelles pernicieuses dans nos sociétés et de montrer les dangers totalitaires qui nous guettent.
Un premier exemple (relativement anodin mais qui plaît bien à la bibliophile que je suis) : évidemment, la résistance à l’intérieur de Globalia est organisée (tant bien que mal) par des personnes qui s’acharnent à garder des traces écrites du passé, allant à l’encontre de la tendance actuelle à l’image et à la dilution des connaissances …  Puig, un journaliste en disgrâce, se rend à l’association WALDEN (allez, les jeunes, faites un « Wiki » !) pour y rencontrer son fondateur :
- Ainsi, hasarda Puig, c'est vous qui avez réuni tous ces livres?
- Pas tous! Mais en effet, je suis à l'origine de Walden [...]
- Mais d'où viennent-ils, tous ces livres?
- La plupart, je les ai achetés chez des antiquaires mais j'en ai découvert dans des décharges publiques, dans la cave d'immeubles en démolition, dans de vieux couvents.
- Dire qu'il y avait un temps où il y en avait partout... C'est comme pour les chevaux. Je n'arrive pas à croire qu'un jour, on a pu circuler sur le dos de ces bêtes...
- Ce n'est pas pareil, avait dit Wise en hochant la tête. Les chevaux ont été remplacés par le moteur.
- Et les livres par les écrans.
- Non. Rien n'a remplacé les livres.
Quand Puig lui avait demandé comment ils avaient disparu, Wise avait répondu:
- Ils sont morts dans leur graisse.
Et quand Puig lui avait demandé ce qu'il voulait dire, Wise lui avait expliqué tranquillement ceci:
- Chaque fois que les livres sont rares, ils résistent bien. A l'extrême, si vous les interdisez ils deviennent infiniment précieux. Interdire les livres, c'est les rendre désirables. Toutes les dictatures ont connu cette expérience. En Globalia, on a fait le contraire: on a multiplié les livres à l'infini. On les a noyés dans leur graisse jusqu'à leur ôter toute valeur, jusqu'à ce qu'ils deviennent insignifiants. [...] Surtout dans les dernières époques, vous ne pouvez pas savoir la nullité de ce qui a été publié..." (p. 277)

Cela ne vous rappelle rien ? Moi si, et j’adore !

Autre exemple : c’est le règne des « seniors » en Globalia (ça m’a d’ailleurs rappelé un reportage que j’ai vu un jour à la télé à propos de « colonies de vieux » aux Etats-Unis qui interdisent l’accès à leur lotissement aux enfants !!!). On vit très, très longtemps grâce aux progrès de la médecine en matière de clonage (cf. le film « The Island »). Un organe est défaillant, qu’à cela ne tienne, on le remplace grâce à la réserve de clônes… La maladie d’Alzheimer … aucun problème, puisqu’il y a un vaccin… on choisit soi-même le moment de sa mort … un des nombreux slogans publicitaires étant « Vivre vieux et mourir jeune » !
Conséquence : les vieux (pardon, les « personnes de grand avenir », ne mourant pas, il faut limiter le nombre des naissances si l’on ne veut pas surpeupler le pays. Ce qui entraîne un contrôle démographique sévère et la disparition quasi-totale des enfants. Le contrôle démographique favorise aussi une conception de la famille très différente de la nôtre : en fait, elle n’a plus lieu d’être. Tout le monde s’éclate (pardon, « s’épanouit ») avec qui il veut, quand il veut et comment il veut (drogues douces légalisées et alcool à l’appui). L’épanouissement personnel est (soi-disant) l’objectif suprême … au détriment des liens, des attaches entre les gens, du soutien mutuel… les gens ne connaissent plus qu’un égocentrisme exacerbé et la désolation au niveau des sentiments… là, le roman a réussi à m’effrayer !

Un dernier exemple : Globalia se proclame un état démocratique ! Voici ce qu’on entend à la télévision :
« Globalia, où nous avons la chance de vivre […], est une démocratie idéale. Chacun y est libre de ses actes. Or, la tendance naturelle des êtres humains est d’abuser de leur liberté, c’est-à-dire d’empiéter sur celles des autres. LA PLUS GRANDE MENACE SUR LA LIBERTE, C'EST LA LIBERTE ELLE-MEME. Comment défendre la liberté contre elle-même ? En garantissant à tous la sécurité. La sécurité, c’est la liberté. La sécurité, c’est la protection. La protection, c’est la surveillance. LA SURVEILLANCE, C'EST LA LIBERTE." (p. 67)
Toute ressemblance avec une justification du Patriot Act états-unien (et d'autres lois sécuritaires un peu dans tous les pays) ne peut être que le fruit du hasard, hein…. ????
Tout ceci pour dire que c’est un roman ambitieux qui se lit à plusieurs niveaux et qui mérite d’être analysé en profondeur. Sa portée est avant tout politique et dépasse de loin l’aspect « amour et aventure » annoncé.
U
n mot sur le style : c’est ce que j’appellerais une écriture froide, cérébrale, dénuée d’émotion dans la narration. Les personnages n'ont pas de réelle psychologie. Ce ne sont que des pions sur un échiquier. S’il n’y avait pas le propos de l’auteur, j’aurais probablement abandonné la lecture…
                                                                                                             (paru en FOLIO)