bienveillantes(par Alexanrda)
Je le dis d’emblée : je n’ai pas dépassé les 150 premières pages de ce pavé couronné du Prix Goncourt… vraiment, vraiment, je n’ai pas pu…après la description des massacres des juifs d’Ukraine, je n’arrivais plus à me défaire d’un goût de cadavre en décomposition dans ma bouche… à vomir … Si vous voulez un résumé de l’histoire, il faut vous adresser ailleurs…
Le peu que j’ai lu, je l’ai pourtant trouvé remarquable… L’auteur arrive à créer une proximité, une immédiateté entre le personnage central, Maximilian Aue, et le lecteur, qui a pour effet d'abolir la possibilité de garder la distance (salvatrice) qui nous permet en général de lire des horreurs sans être réellement parti prenant… ici, tout est là, directement devant nos yeux, on a l’impression de toucher… mais évidemment, on s’y refuse, et bonjour  la nausée !
Bien entendu, j’ai suivi la discussion sur la nécessité (ou non) d’un tel livre… d’autant plus que mes origines germaniques me lient fermement (et très désagréablement) à ce chapitre de l’Histoire … je trouve que ce livre est nécessaire (libre à ceux qui ne veulent pas le lire de s’abstenir !), et je pense qu’il ajoute quelque chose de nouveau. Bien sûr qu’il y a nombre de livres (extrèmement touchants) sur les horreurs nazies, les camps de concentration, le génocide (Wiesel, Semprun, Primo Levi… pour ne citer qu’eux…), mais ici, on est face à une telle accumulation de détails, de faits, de chiffres qui donnent une idée assez exhaustive de ce qui a pu se passer (et je n’ai pas dépassé les 150 pages, je le rappelle). Rien ne nous est épargné. La lecture est ardue : neuf cents pages dont une grande partie dépourvues même de paragraphes! Tout s’enchaîne, un vrai maelström…

Je vais quand même prendre le droit de citer un passage qui me paraît assez caractéristique (premier chapitre, intitulé ‘Toccata’ ...) :

« Maintenant les mathématiques. Le conflit avec l’URSS a duré du 22 juin 1941 à trois heures du matin jusqu’à, officiellement, le 8 mai 1945 à 23h01, ce qui fait trois ans, dix mois, seize jours, vingt heures et une minute, soit en arrondissant 46,5 mois, 202,42 semaines, 1 417 jours, 34 004 heures, ou 2 040 241 minutes (en comptant la minute supplémentaire). […] Ramenons maintenant un jeu de chiffres à l’autre : pour les Allemands, ceci fait 64 516 morts par mois, soit 14 821 morts par semaine, soit 2 117 morts par jour, soit 88 morts par heure, soit 1,47 mort par minute, cela en moyenne pour chaque minute de chaque heure de chaque jour de chaque semaine de chaque mois de chaque année durant trois ans, dix mois, seize jours, vingt heures et une minute. Pour les Juifs, soviétiques compris, nous avons environ 109 677 morts soit 25 195 morts par semaine soit 3 599 morts par jour soit 150 morts par heure soit 2,5 morts par minute pour une période idem. Côté soviétique enfin, cela nous donne quelque 430 108 morts par mois, 98 804 morts par semaine, 14 114 morts par jour, 588 morts par heure, ou bien 9,8 morts par minute, période idem. Soit pour le global dans mon champ d’activité des moyennes de 572 043 morts par mois, 131 410 morts par semaine, 18 772 morts par jour, 782 morts par heure, et 13,04 morts par minute, toutes les minutes de toutes les heures de tous les jours de toutes les semaines de tous les mois de chaque année de la période donnée soit pour mémoire trois ans, dix mois, seize jours, vingt heures et une minute. Que ceux qui se sont moquées de cette minute supplémentaire effectivement un peu pédantesque considèrent que cela fait quand même 13,04 morts en plus, en moyenne, et qu’ils s’imaginent treize personnes de leur entourage tuées en une minute, s’ils en sont capables…. »

C’est brillant, et le problème est probablement là, car on ne sait pas qui s'exprime ici : est-ce un « préfaceur », l’auteur, un historien, statisticien… non, c’est le personnage principal, un criminel de guerre…  il tient une comptabilité morbide (mais d’autres l’ont fait), mais d’une manière qui nous laisse presque croire au second degré … ce qui en fait n’est pas le cas … on ne sait plus à quoi s’en tenir … c'est l'ambiguïté totale, au point qu'on se demande si le bourreau n'est pas lui aussi une victime... et tout au long des 150 pages que j’ai lues, cela se passe ainsi : il a commis des horreurs, mais prend un air innocent en avouant ses actes avec un regard cru et froid, mais froid !!! C’est horrible !

Voilà, à vous de voir jusqu’où vous allez pouvoir le supporter …

                                        (paru chez Gallimard, et depuis peu aussi en édition Folio)