(par Alexandra)
kundera_immortaliteDans la 5ème partie, un personnage du roman demande au narrateur : «Qu’es-tu en train d’écrire, au juste ?». Et la réponse qu’il obtient : «Ce n’est pas racontable.»
Cet échange caractérise assez bien «L’immortalité», roman qui effectivement n’est pas racontable. D’ailleurs, il ne correspond pas à ce qu’on entend d’habitude par ‘roman’… Kundera dit lui-même (toujours dans cette 5ème partie) qu’il regrette que presque tous les romans obéissent à la règle de l’unité d’action qui mène droit au dénouement final… Pour lui, un roman «ne doit pas ressembler à une course cycliste, mais à un banquet où l’on passe quantité de plats»…
C’est exactement cela ! Un banquet où l’on passe quantité de plats et où le lecteur se délecte, les plats étant composés de toutes sortes d’observations, d’anecdotes véridiques ou non, de réflexions, de scènes imaginaires parfois assez croustillantes, de pieds des nez, de critiques acerbes et règlements de compte… bref, on y trouve réellement à boire et à manger… Et c’est très nourrissant !
Je dis cela sans ironie aucune, car c’est un délice d’intelligence. J’ai lu mon dernier Kundera il y a vingt ans à peu près, et j’avais oublié à quel point je pouvais l’aimer !

Quelques précisions quand même : Le point de départ du ‘roman’ est le geste d’une vieille dame que le narrateur (qui est en fait l’auteur en personne) surprend un jour à la piscine. Elle fait un signe de la main à son maître-nageur, geste charmant qui trahit l’espace d’un instant la jeune femme de vingt ans qu’elle a été un jour et qu’elle porte toujours en elle…
C’est ce geste qui fait surgir dans l’esprit de l’auteur le personnage d’Agnès qui, au fur et mesure des chapitres, prendra corps et âme…  non pas de manière linéaire, mais entrecoupé de digressions s’appuyant le plus souvent sur des personnages célèbres (Goethe, Bettina von Arnim, Hemingway, Rilke, Romain Rolland, Eluard, Soljenitsyne – Dieu ait son âme ! - , mais aussi Mitterrand, Jimmy Carter … et j’en oublie…). Toutefois, Kundera relie toujours très habilement ces digressions à la trame principale, faisant avancer ainsi l’action et plongeant profondément dans la psychologie de ses protagonistes…
Ce qui est véritablement intéressant, ce sont bien sûr ces digressions, le reste ne servant qu’à démonter les mécanismes du roman. Les thèmes sont donnés par les sept parties du livre : le visage, l’immortalité, la lutte, homo sentimentalis (excellente !!!), le hasard, le cadran, la célébration… il y a des passages hilarants, comme celui où, dans l’au-delà, Goethe et Hemingway, se tutoyant et se donnant du ‘Johann’ et du ‘Ernest’ ( !) devisent sur les gens qui s’emparent de leur vie… où encore le passage sur la musique (dans ‘homo sentimentalis’) : «La musique : une pompe à gonfler l’âme. Les âmes hypertrophiées, transformées en énormes ballons, planent sous le plafond de la salle de concert et s’entrechoquent dans une incroyable bousculade.» Je crois que je ne pourrai plus jamais assister à un concert de musique classique sans voir tous ces ballons d’âme flotter au-dessus de moi !
J’aurais envie de citer et de citer et de citer, mais quel passage en priorité ? Finalement, je vais en rester là et vous laisser le soin de découvrir le livre. Il ne faut surtout pas en avoir peur, ce n’est jamais confus, mais toujours distrayant, plein d’humour, malgré son contenu très sérieux… c’est cela que j’aime en Kundera !

(paru chez FOLIO)