Wassmos___v_randa_aveugle(par Alexandra)
J’avoue qu’à plusieurs reprises, j’ai failli poser définitivement ce roman… mais comme l’abandon d’un livre me donne toujours un profond sentiment de culpabilité, je me suis forcée… encore un peu … encore un peu… et puis, arrivée à peu près à la page 120, la porte s’est ouverte et je suis entrée…
A ma décharge : le décor est d’un sinistre ! Une île devant la Norvège… des paysages grandioses, pourrait-on croire, mais non ! Brouillard, grisaille, froid, pluie, vent, pauvreté, promiscuité sordide, et pour couronner le tout, l’odeur du poisson dont dépend ce petit monde !
L’époque : vers le milieu des années cinquante, une dizaine d’années après la fin de la 2è guerre, après le départ des «boches»…
Tora, notre héroïne, jeune fille d’une douzaine d’années, est la fille d’Ingrid et d’un soldat allemand… c’est par elle que le scandale est arrivé et perdure… un homme a tout de même accepté d’épouser Ingrid, acceptant sa «bâtarde» : c’est Henrik, l’invalide, l’ivrogne incapable de gagner de quoi nourrir sa famille … c’est donc Ingrid qui fait bouillir la marmite en allant travailler la nuit … laissant la voie libre à Henrik qui s’en prend à Tora … des attouchements au début, puis des viols répétés… et inavoués, bien sûr, car Tora veut protéger sa mère…
La narration est admirable. Très efficace pour nous emmener dans la tête et la peau de Tora, au cœur de ses angoisses, de son dégoût de la vie, mais de ses rêves et ses espérances aussi… avec elle, nous retenons notre souffle, pétrifiés, en guettant tous les soirs les pas du monstre dans la maison pour l’entendre se rapprocher de la porte de sa chambre… avec elle aussi, nous fuyons l’horreur du quotidien en rêvant du père allemand, de la grande histoire d’amour de sa mère, et avec elle, nous tombons des nues en apprenant que ce père ne pourra jamais venir la sauver, car il s’est fait tuer bien avant qu’elle ne naisse !
On finit complètement happé par la douleur de la petite Tora ! Le style de l’écriture y est pour beaucoup : tout est vu à travers ses yeux. Des descriptions froides, presque frustes, alternent avec une poésie mélancolique, des images oniriques… jamais de grandiloquence, d’effets dramatiques… le tragique nous prend à la gorge spontanément…
D’ailleurs, «La véranda aveugle» n’est que le début des «aventures» de Tora, le premier tome d’une trilogie…

J’ai déjà acheté le 2è tome, «La chambre silencieuse»…

(traduit du norvégien par Eric et Elisabeth EYDOUX ; paru chez BABEL)