(par Alexandra)

Alexie___indian_killerVoilà une lecture instructive !

C’est la première fois que je lis le roman d’un authentique amérindien, et je ne suis pas déçue.

«Indian Killer», c’est un assassin qui égorge des Blancs, les scalpe et, à l’occasion, dévore leur cœur. Ses crimes constituent le fil rouge du roman. On ne connaît pas son identité, on ne la connaîtra pas d’ailleurs, on ne peut que soupçonner tel ou tel personnage du roman sans véritable preuve…

John Smith, le personnage principal, est Indien mais ne connaît pas ses origines, car on l’a enlevé à sa mère de 14 ans à sa naissance pour le faire adopter par un couple blanc originaire de Seattle et on ne peut plus sympathique… Il est choyé par ses parents adoptifs, ne manque de rien. En théorie. Car en réalité, il se rend compte très tôt qu’il est différent, qu’il vit un dilemme… il refuse les études universitaires qui s’offrent à lui pour devenir ouvrier du bâtiment, coupant plus ou moins les ponts avec ses parents blancs… Et bientôt il «comprit ce qu’il allait faire de sa vie. Il devait tuer un Blanc».

Nous ne sommes qu’à la page 37, et il ne faut pas forcément le prendre au pied de la lettre… d’autant moins qu’il y a plusieurs autres prétendants au titre de «killer» ; Reggie, le métis aux yeux bleus ; sa cousine Marie, l’activiste ; mais aussi des Blancs racistes qui veulent jeter le discrédit sur les Indiens… on ne sait pas…

Le livre se présente comme une succession de coups de projecteur sur tel ou tel personnage, changeant de perspective de narration, avançant ou remontant dans le temps pour cerner de plus en plus près les différents personnages. Ainsi nous nous retrouvons tantôt dans la tête de John Smith pour l’accompagner dans sa descente aux enfers mentale, tantôt dans le corps de quelqu’un d’autre qui l’observe…  ou nous suivons en spectateur le tueur non identifiable en train de s’en prendre à une victime pour ensuite nous glisser dans sa peau partageant ses délires, ses fantasmes, ses croyances…

Très intéressant, bien sûr, ce regard d’un auteur indien sur la société américaine... intéressant, certes, mais surtout terrible ! Bon, nous le savions déjà, mais on touche ici de très près le désespoir, la déchéance de ces Indiens errant dans les grandes villes, sans-abris, alcooliques, des clochards méprisés et à la merci de toutes les malveillances… Et la question de l’identité indienne de nos jours est posée…

Le tout est assaisonné de coups de canifs contre les médias qui s’empressent d’attiser la haine du «Peau Rouge» (v. le chapitre «Chœur grec» !) ; contre ces citoyens bien-pensants aussi, qui s’inventent un aïeul indien pour être branché ; ou ces professeurs blancs enseignant la Littérature Indienne par le biais d’auteurs non-indiens ; ou encore contre ces écrivains qui, pour être dans l’air du temps, se choisissent un Indien comme héros...

Et pour finir, il y a bien sûr toutes ces références à la culture indienne traditionnelle qui m’ont rappelé mes rêves d’enfant (j’ai toujours été amoureuse des Indiens dans les films de cowboy… et j’ai toujours détesté John Wayne !)… leurs rites, leur mystique, leur symbolique…

Vraiment, j’ai beaucoup aimé ce roman dense dont l’aspect policier n’est en réalité qu’un prétexte.

Il ne me reste qu’à espérer qu’on assiste aujourd’hui, comme certains le prétendent, à un renouveau des nations indiennes, à une prise de conscience et une volonté de se prendre en main et de sortir du marasme…

(une très bonne traduction de l’américain par Michel Lederer ; paru en 10/18)