(par Alexandra)

galley___dans_l_or_du_tempsMa première rencontre avec Claudie Gallay, rencontre tout à fait saisissante !

L’histoire du roman est racontée à la première personne, par un homme qui mène une existence très ordinaire : prof à Montreuil, marié à une prof, deux filles jumelles de sept ans, abonné au Monde et à Télérama (il y a de quoi se reconnaître là-dedans !). Tous les ans, il passe ses deux mois de vacances d’été en famille, dans sa maison au bord de la mer, près de Dieppe, en Normandie. Que du bonheur !

Un jour, il y fait la connaissance d’Alice, une dame âgée. Il découvre sa maison au cadre enchanteur, y retourne plusieurs fois sans vraiment savoir pourquoi, d’autant moins qu’Alice n’est guère très aimable et que très vite, elle lui prédit qu’il quittera sa femme. Il s’aperçoit aussi qu’elle possède des «Kachinas» , des poupées fabriquées par les indiens Hopi et qui incarnent les esprits. Ces statues lui rappellent son enfance…  De plus en plus intrigué par le personnage d’Alice, il essaie de la faire parler d’elle. Il  se trouve qu’elle a connu André Breton, qu’elle a traversé l’Atlantique sur le même bateau que lui lorsqu’en 1941, âgée alors de seize ans, elle a accompagné son père dans l’exil américain ; qu’elle a croisé la route de Breton une deuxième fois en Arizona, chez les indiens Hopi.

Alice parle longuement de ces indiens au narrateur, de leurs conditions de vie, leurs rituels, leurs croyances ; de Don C. Talayesva aussi, l’auteur du célèbre «Soleil Hopi» (préfacé par Claude Lévi-Strauss). Au fur et à mesure des souvenirs d’Alice, le narrateur se sent happé par la mystique indienne. Il commence à s’interroger sur la signification de «l’or du temps» de Breton et sur sa propre existence dont Alice dit qu’elle « manque d’épaisseur ». Ce manque, il le ressent de plus en plus vivement, et le lecteur avec lui : le va et vient entre le temps passé avec  Alice, l’évasion, le rêve, l’envoûtement, et les retours à la vie réelle, la plage, les jeux avec les filles, les courses, les repas, fait sentir cruellement le fossé qui se creuse…

Claudie Gallay procède par toutes petites touches. A chaque rencontre du narrateur et d’Alice, elle nous révèle un petit peu de plus de la vie de celle-ci, jusqu’à la tombée du masque et du secret jamais confié à personne. Et c’est tout en douceur aussi que le narrateur avance dans ses interrogations à propos de la réalité, pour s’apercevoir à la fin qu’il y a toujours quelque chose à entendre ou à voir là, où l’on croit ne rien entendre et ne rien voir… le «monde des apparences, des silences, la vastitude de l’innommable», un «monde intranscriptible» qui répond à une autre logique ou alors à aucune…  ce «fameux pas de côté cher à André Breton, la juste mesure à prendre pour avoir une vision différente»…

Vraiment un très beau livre !

(édité en format poche chez BABEL)