(par Alexandra)

 

 

 

orsenna___grammaireUne fable déguisée en conte pour enfants, quelque part entre le «Petit Prince» et «Comme un roman« de Pennac, empreinte de sagesse, de leçons de vie, et d’humour en plus !
C’est Jeanne qui raconte, du haut de ses onze ans, le naufrage du bateau qui devait les emmener, elle et son grand frère Thomas, de l’autre côté de l’Atlantique chez leur père. Apparemment les seuls survivants, ils se réveillent sur la plage idyllique d’une île des Caraïbes où un certain Monsieur Henri, vieux musicien noir qui chante des chansons douces (clin d’œil à Henri Salvador) les prend en charge pour leur rendre les mots, la langue qu’ils ont perdus pendant la tempête…
Ils leur fait visiter l’île, le marché aux mots («Au vocabulaire de l’amour», «Dieudonné, appeleur diplômé des plantes et des poissons», «Marie-Louise, étymologiste en quatre langues»…). Il leur présente une vieille femme sans âge qui redonne vie aux mots rares. Il leur parle de ‘Nécrole’, le gouverneur de l’île qui cherche à réduire le nombre de mots à six cents, car pour lui, ce ne sont que des «des outils. Ni plus ni moins. Des outils de communication. Comme les voitures. Des outils techniques, des outils utiles» qui «font perdre le sens du travail» ! Avec Monsieur Henri, les enfants passent aussi par l’hôpital pour se rendre au chevet de la phrase «Je t’aime», sous perfusion et menacée de mort pour avoir trop travaillé, pour avoir été trop répétée, «à tort et à travers et à tout bout de champ…»
Il leur apprend  qu’il est des mots comme de la musique : sans règles, point d’harmonie ! Les voilà donc à l’assaut de la grammaire. A «la ville des mots», nos jeunes découvrent des tribus de mots dont la principale est celle des noms qui, se sentant tout nus, passent leur temps dans des magasins tenus par la tribu des adjectifs pour s’étoffer… et qui se marient pour s’accorder, car, on le sait bien, « les adjectifs sont collants! « ….
Ce ne sont que quelques exemples de leçons que les enfants reçoivent pendant leur séjour dans l’île…

Il est vrai que parfois tout cela est un peu facile, un brin trop didactique, mais quel plaisir tout de même, le rappel de leur pouvoir évocateur ; les petites phrases du style «Les mots sont les petits moteurs de la vie. Nous devons en prendre soin.»
Eric Orsenna en profite au passage pour insister sur le fait que tous les ans vingt-cinq langues s’éteignent dans le monde ! Et il ne se prive pas d’égratigner les instructions officielles de l’Education Nationale pour l’enseignement du français (savoureux !), avec, en prime, une pensée pour les «pauvres profs perdus dans la nuit »….  J’avoue que j’y suis sensible !
Bon, qu’est-ce qu’on attend, nous les profs, pour partager quelques pages de ce petit bouquin avec nos élèves ? (Je sais, je sais, on ne m’a pas attendue … la preuve, j’ai eu connaissance de ce livre par Annabelle qui l’a connu par … sa prof de français !)

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[par Annabelle]

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Bon, je vois que j'ai été devancée pour cet article.... bien bien....

En ce qui me concerne, j'ai également apprécié ce petit bouquin bien sympa... étant déjà fan du Petit Prince de "Saint-Ex", comment aurait-il pu en être autrement ?

La chose que je pensais reprocher à cette histoire était le fait qu'elle était contée par une petite fille d'une dizaine d'années et que, par conséquent, je ne devais pas m'attendre à de magnifiques tournures de phrases... J'ai regretté d'avoir pensé ça ! En vérité, tout comme pour le Petit Prince, ce défaut est vite rattrapé par la petite visée moralisatrice bien placée [qui, pourtant, ne dérange pas pour un sou], par les jeux de mots plus drôles les uns que les autres  et par les nombreuses petites allusions à telle chanson, tel auteur, tel film, telle personne célèbre...

Bref, également de petit passage qui en mettent plein le coeur, tel celui de l'hôpital [avec un Je t'aime dont on a trop abusé] ou au tout début, une professeure de français qui aime son travail, La Fontaine, ses élèves et... La Fontaine... bref, une prof qui cherche vraiment à transmettre son amour des fables de La Fontaine et qui, malheureusement, se fait incendier par une abominable inspectrice qui nous est tout de suite antipathique..... Moi qui adore les profs qui aiment ce qu'ils enseignent et cherchent vraiment à faire passer cet amour, j'avoue m'être laissée porter par les sentiments qu'Orsenna avait prévus pour le lecteur envers cette garce d'inspectrice... !

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Mon passage préféré ? Le retour à la réalité, la petite note de vérité tout de même pas très drôle de la fin... la voici :

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[les parents de Jeanne et de son frère sont divorcés et, séparés par l'Atlantique, ils ne s'adressent plus la parole depuis longtemps. Là, les deux parents arrivent en même temps sur l'île des mots, via deux hydravions séparés. Les mots de l'île s'envolent vers les avions.]

Les mots, un à un, quittaient sa chanson douce et, comme les autres, gagnaient le ciel. [...]

- Que se passe-t-il ? répéta Thomas.

Monsieur Henri souriait.

- Les mots sont de petites bêtes sentimentales. Ils détestent que deux êtres humains cessent de s'aimer.

- Pourquoi ? Ce n'est pas leur affaire, quand même !

- Ils pensent que si ! Pour eux, le désamour, c'est du silence qui s'installe sur Terre. Et les mots haïssent le silence.

- Vu comme ça...

Thomas ne voulait toujours pas comprendre. [...] Accompagnés par leur cortège de paroles volantes, les deux hydravions amerrissaient côte à côte.

D'une petite voix blanche, je réussis à poser la question qui me brûlait la langue.

- Et les mots... ils peuvent faire recommencer l'amour ?

Monsieur Henri hocha la tête. Ce jour-là, il portait drôlement sa guitare, comme un outil, une pioche ou une hache, le manche sur l'épaule.

- Tu me permets d'être franc, Jeanne ? Tu es grande maintenant, presque adulte. Alors je vais te dire la vérité. Pas toujours, Jeanne. Les mots ne peuvent pas toujours faire recommencer l'amour. Ni les mots, ni la musique. Hélas. [...] Mais ça n'empêche pas d'essayer. On essaie, Jeanne, depuis dix mille ans, on essaie tous...

 

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(paru en format poche chez LDP)