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(par Annabelle)

l_amant___DurasC'est à l’âge de 70 ans que Marguerite Duras nous raconte son adolescence en Indochine. Elle évoque un des moments clefs de sa vie, celui où, à 15 ans et demi, elle fait l'expérience de son premier rapport sexuel. Son amant est un riche Chinois, ce qui va entraîner pas mal de problèmes. Sont présents également dans son récit "la mère", "le grand frère" et "le petit frère"......... et évidemment "elle", Marguerite Duras, qui tantôt s'appelle "je" tantôt parle d"elle"......

Un roman "à la Duras" m'a dit ma mère en me le prêtant... je ne peux le confirmer, n'ayant lu que celui-là pour l'instant... Si "à la Duras" signifie écrire en suivant le fil de ses pensés, sans se soucier de la cohérence de ce qu'on écrit. Suivant simplement les images qui défilent devants nos yeux, les souvenirs qui remontent par surprise, quitte à passer du coq à l'âne sans crier gare. Quitte à surprendre le plus aguérri des lecteurs.
Si "à la Duras" signifie tout cela, alors oui, il s'agit là d'un vrai roman "à la Duras".

J'avoue avoir été assez souvent irritée par certains passages de ce roman, qui n'avaient absolument rien à voir avec le reste de l'histoire... comme par exemple ceux concernant telle femme portant tel manteau ou telle autre femme chez qui Marguerite Duras ado prenait le thé.... bref, je consens à dire que je les ai passés....

Sinon, l'histoire en elle même est excellente et, malgré les aléas avec la famille et les histoires d'amour/haine avec l'amant de Cholen, le plus intéressant reste tout de même les ennuis qui découlent de cette relation. La relation elle même est, bien sûr, également intéressante : entre une blanche [soit disant supérieure] et un asiatique [soit disant inférieur] il est assez intrigant de voir, avec notre regard du 21è siècle, les relations de l'époque.... elle qui profite de lui, lui qui l'aime et qui la laisse profiter méchamment de lui, quitte à se faire humilier publiquement... bref, très intéressant !

Pour finir, rappelons que l'histoire est véridique, c'est dire ma surprise en découvrant la fin [lorsque l'amant l'appelle de nombreuses années plus tard pour lui dire qu'il l'aime toujours...]... bref, fin digne d'un roman de gare à l'eau de rose... ce qui est d'autant plus surprenant quand on sait que c'est vrai.... on fini par se dire "m.... mince ! ça existe vraiment, ces trucs là ?!" ^^

Pour finir, mon passage préféré du livre, c'est à dire le tout début :

Un jour, j'étais âgée déjà, dans le hall d'un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s'est fait connaître et il m'a dit : « je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j'aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté. »

Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir encore et dont je n'ai jamais parlé. Elle est toujours là dans le même silence, émerveillante. C'est entre toutes celle qui me plaît de moi-même, celle où je me reconnais, où je m'enchante.

Très vite dans ma vie il a été trop tard. A dix-huit ans il était déjà trop tard. Entre dix-huit et vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. A dix-huit ans j'ai vieilli. Je ne sais pas si c'est tout le monde, je n'ai jamais demandé. Il me semble qu'on m'a parlé de cette poussé du temps qui vous frappe quelquefois alors qu'on traverse les âges les plus jeunes, les plus célébrés de la vie. Ce vieillissement à été brutal. Je l'ai vu gagner mes traits un à un, changer le rapport qu'il y avait entre eux, faire les yeux plus grands, le regard plus triste, la bouche plus définitive, marquer le frond de cassures profondes. Au contraire d'en être effrayée j'ai vu s'opérer ce vieillissement de mon visage avec l'intérêt que j'aurais pris par exemple au déroulement d'une lecture. Je savais aussi que je ne me trompais pas, qu'un jour il se ralentirait et qu'il prendrait son cours normal. Les gens qui m'avaient connue à dix-sept ans lors de mon voyage en France ont été impressionnés quand ils m'ont revue, deux ans après, à dix-neuf ans. Ce visage-là, nouveau,je l'ai gardé. Il a été mon visage. Il a vieilli encore bien sûr, mais relativement moins qu'il n'aurait dû. J'ai un visage lacéré de rides sèches et profondes, à la peau cassée. Il ne s'est pas affaissé comme certains visages à traits fins, il a gardé les mêmes contours mais sa matière est détruite. J'ai un visage détruit.