(par Alexandra)

mercier___accordeurFrédéric Delacroix, accordeur de piano, tue d’un coup de révolver un célèbre ténor italien pendant une représentation de la Tosca à l’Opéra de Berlin. C’est l’occasion pour ses enfants, les jumeaux Patrice et Patricia, de se retrouver dans la maison parentale après six ans de séparation ; l’occasion aussi, avant de repartir chacun de son côté, de s’engager à coucher sur le papier, et l’un et l’autre, ce qu’ils ont vécu et, surtout, COMMENT ils l’ont vécu. Ils se promettent de se revoir une dernière fois quelque temps après pour échanger leurs récits.

Ce sont donc ces récits qui constituent le roman ; sept fois deux cahiers dans lesquels les jumeaux s’ouvrent l’un à l’autre, sans concessions, se mettant à nu, racontant les événements chacun de son point de vue…

J’étais complètement happée par les deux premiers cahiers, projetée dans un univers à la Thomas Mann, de sa nouvelle «Wälsungenblut» surtout, cette histoire d’inceste entre les jumeaux Siegmund et Sieglinde…

Comme eux, Patrice et Patricia forme un couple inséparable, fusionnel, et comme eux, ils sont «passés à l’acte», ils ont franchi la limite et ont couché ensemble… c’est la raison de leur fuite de chez eux, de la séparation qu’ils se sont imposée.

Cette première centaine de pages du roman fait partie des choses les plus fortes que j’ai pu lire dans ma vie ! C’est incroyable avec quelle délicatesse et avec quelle justesse de ton l’auteur nous fait rentrer dans leurs émotions, leur état de manque,  leur détresse, dans leur quête difficile de se forger une identité «en solitaire» : non seulement apprendre à vivre sans l’autre, à affronter le monde tout seul, mais à se réapproprier des objets, des lieux, des souvenir, des idées… les moindres faits et gestes sont lourds de significations ; pas une pensée qui ne découle de l'absence de l’autre ou de son rejet…

Mais ce n’est que le début du roman, car, au fil des cahiers, l’histoire de la famille entière est déroulée devant nous (et là je me suis sentie replongée dans les «Buddenbrooks»… encore Thomas Mann !) pour expliquer comment le père a pu arriver à son geste fatal… mésalliances, faux-semblants, frustrations, regrets, ambitions déçues. Les jumeaux découvrent tard, trop tard, qui étaient vraiment leurs parents : la mère, créature de luxe, ancienne danseuse classique privée de sa passion par un accident et qui entretient des rapports plus qu’ambigus avec son fils Patrice ; le père, issu d’un milieu très pauvre et qui devient le meilleur accordeur de piano de Suisse, si bien que la maison Steinway le recrute et le fait venir à Berlin. Il est dévoré par le besoin de reconnaissance, ne vit que pour le jour où il se fera applaudir sur une scène en tant que compositeur d’un opéra. C’est pourquoi il en écrit plus d’une dizaine, mais personne n’en veut… très émouvante, la description de l’attente désespérée du père d’une réponse positive de la part des éditeurs musicaux, et surtout des répercussions psychologiques sur les jumeaux obligés de vivre dans ce climat tendu, avec cette obsession dramatique… en réaction, ils iront jusqu’à bannir la musique de leur vie !

Ce ne sont ici que quelques-uns des aspects de ce roman suffocant, extrêmement dense ; dense en émotions, en réflexions. Il est vrai que vers la fin, il s’éternise et se perd un petit peu. En fait, je pense que les deux (fois deux) derniers cahiers sont de trop, mais cela n’enlève rien à la qualité de l’ensemble ! Cela fait longtemps que je n’ai rien lu de cette tenue-là. Vraiment. (Mis à part Gao Xingjian, mais de lui, je parlerai plus tard.) D’ailleurs, je le préfère au «Train de nuit pour Lisbonne», dernier paru des romans de Pascal Mercier.

Un mot sur la langue : j’ai lu le roman dans le texte original, c'est-à-dire en allemand (c‘est ma langue maternelle), avec un plaisir immense, je dois le dire, car le style a – dans l’acharnement d’employer le prétérit à la deuxième personne du singulier - quelque chose de suranné (là encore, je ne puis m’empêcher d’évoquer Thomas Mann, ou encore Elias Canetti, Hermann Hesse ou Max Frisch – je ne veux pas étaler mes connaissances, ce sont tout simplement les auteurs que nous avons lus au lycée, là-bas dans ma Bavière natale !). On ne trouve pas un seul mot «branché», mais une langue d’une précision infinie qui se nourrit de toutes ces possibilités de nuances subtiles propres à l’allemand… désolée, mais j’ai trouvé cela carrément jouissif ! mercier___klavierstimmer

Je n’ai pas encore regardé la traduction française (par Nicole Casanova), mais cela ne saurait tarder… franchement, je ne vois pas comment traduire ce roman sans l’aplatir ! Pour donner un exemple : comment trouver en français l’équivalent de certains participes présents substantivés allemands sans y laisser la moitié du sens sous-tendu… ? Et le roman en est truffé !

(traduit en français par Nicole Casanova et paru chez aux éditions Maren Sell)