swift_affiche(par Alexandra)

 

 

Annabelle a eu l'heureuse idée (inspirée par un besoin impérieux de chauffeur) de me traîner hier soir à une «lecture-spectacle» de la petite compagnie de théâtre «Les valeureux» : lecture mise en scène du texte "Modeste proposition… » de Jonathan SWIFT, un texte dont on m’avait déjà parlé plusieurs fois mais que je n’avais jamais lu en entier. La formule de la "lecture-spectacle" m'a paru intéressante, l’occasion était donc bonne… d’autant meilleure que l’on promettait aux spectateurs une bonne soupe gratuite après le spectacle !

Etonnant, ce texte ! «Gore», diraient les d’jeunes !!! Une satire politique virulente! Datant de 1729, l’auteur (irlandais) y dénonce de manière féroce l’extrême misère dans la quelle se trouve son pays, l’égoïsme, l’inhumanité et l’injustice et met en accusation les hommes politiques, les riches hobereaux... et surtout l'implacable Angleterre qui déjà imposait sa loi. Elle en prend pour son grade! Et tout ceci au moyen d'une démonstration pince-sans-rire et (en apparence) sans faille qui s’appuie sur un grand nombre de chiffres concrets et de calculs rigoureux…

 

Alors, qu’elle est donc la modeste proposition faite par Swift ? Et bien, il suffit de manger les enfants, les bébés plus précisément, car «un américain très avisé que j'ai connu à Londres m'a assuré qu'un jeune enfant en bonne santé et bien nourri constitue à l'âge d'un an un met délicieux, nutritif et sain, qu'il soit cuit en daube, au pot, rôti à la broche ou au four, et j'ai tout lieu de croire qu'il s'accommode aussi bien en fricassée ou en ragoût. »

 

 

Le ton est donné.

 

«Sur [le] chiffre estimé de cent vingt mille enfants, on en garderait vingt mille pour la reproduction, dont un quart seulement de mâles - ce qui est plus que nous n'en accordons aux moutons, aux bovins et aux porcs - la raison en étant que ces enfants sont rarement le fruit du mariage, formalité peu prisée de nos sauvages, et qu'en conséquence, un seul mâle suffira à servir quatre femelles. On mettrait en vente les cent mille autres à l'âge d'un an, pour les proposer aux personnes de bien et de qualité à travers le royaume, non sans recommander à la mère de les laisser téter à satiété pendant le dernier mois, de manière à les rendre dodus, et gras à souhait pour une bonne table. Si l'on reçoit, on pourra faire deux plats d'un enfant, et si l'on dîne en famille, on pourra se contenter d'un quartier, épaule ou gigot, qui, assaisonné d'un peu de sel et de poivre, sera excellent cuit au pot le quatrième jour, particulièrement en hiver. [...]
J'ai calculé qu'un nouveau-né pèse en moyenne douze livres, et qu'il peut, en une année solaire, s'il est convenablement nourri, atteindre vingt-huit livres. Je reconnais que ce comestible se révélera quelque peu onéreux, en quoi il conviendra parfaitement aux propriétaires terriens qui, ayant déjà sucé la moelle des pères, semblent les mieux qualifiés pour manger la chair des enfants.[…] Ainsi, les hobereaux apprendront à être de bons propriétaires et verront leur popularité croître parmi leurs métayers, les mères feront un bénéfice net de huit shillings et seront aptes au travail jusqu'à ce qu'elles produisent un autre enfant. Ceux qui sont économes (ce que réclame, je dois bien l'avouer, notre époque) pourront écorcher la pièce avant de la dépecer ; la peau, traitée comme il convient, fera d'admirables gants pour dames et des bottes d'été pour messieurs raffinés. Quand à notre ville de Dublin, on pourrait y aménager des abattoirs, dans les quartiers les plus appropriés, et qu'on en soit assuré, les bouchers ne manqueront pas, bien que je recommande d'acheter plutôt les nourrissons vivants et de les préparer " au sang " comme les cochons à rôtir. » (C’est là que les deux comédiens-lecteurs ont scié les pieds d’un bébé (une poupée bien sûr, rassurez-vous, même en Picardie, nous n’en sommes pas encore arrivés là !) pour les mettre dans une énorme cocotte et touiller consciencieusement… hoquet nerveux garanti !!!)

Ceci n’est qu’un avant-goût (pardonnez le jeu de mots). Vous trouverez sans aucun mal ce texte de quelques pages sur Internet (et libre de droits !)…

 

Je tiens tout de même à préciser que la soupe servie à l’issue du spectacle nous a paru d’abord quelque peu suspecte… du pot au feu de ???? … de poule ? C’était bien de la poule pour finir, et bien bon en plus ! Ambiance sympathique assurée !

 

 

 

Un peu de pub pour la compagnie «Les Valeureux» et son metteur en scène, Jean-Philippe de Oliveira : à partir du mois de septembre, une « lecture-spectacle » aura lieu tous les premiers mardis du mois à la salle André Cauvin, à Saleux (Somme). Et d’autres spectacles sont en préparation…