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(par Alexandra)

tejpal_chandigarhJe suis très partagée.
A un moment donné, l’auteur fait dire au narrateur, journaliste-écrivain en mal d’inspiration : «Je voulais de l’ampleur. Le drame grandiose de la vie, la marche de l’histoire, des idées et des civilisations, les mouvements puissants qui font et défont le monde.» Je suis tentée de supposer que c’est exactement la définition du roman que Tejpal a cherché à écrire avec « Loin de Chandigarh »… Le résultat me semble mitigé. Certes, le roman est foisonnant, mais le problème est que cela part un peu dans tous les sens.
Construit autour de cinq thèmes (amour, action, argent, désir, vérité), il y a un grand nombre d’histoires, de faits divers, de récits de la vie de personnages annexes qui s’enchevêtrent. Seul fil rouge (celui mis en avant par la 4è de couverture) : la décomposition du couple formé par le narrateur et sa femme Fizz ; couple vieux de quinze ans et bâti sur le principe énoncé au début du roman : «L’amour n’est pas le ciment le plus fort entre deux êtres. C’est le sexe.» Une bonne moitié du roman est ainsi consacrée aux «glorieux exploits du corps», à «la route qui mène au plaisir suprême» : beaucoup, beaucoup de scènes (très) érotiques, parfois très belles, et jamais vulgaires.
Ces ébats amoureux sont entrecoupés par des réflexions souvent cinglantes (on sent là très nettement le journaliste engagé qu’est Tejpal !) sur l’Inde ; celle des années soixante-dix, «des violations des droits de l’homme, des essais nucléaires, des rencontres au sommet, des mouvements étudiants, de la stérilisation obligatoire, des scandales financiers, du blanchiment d’argent, des lois arbitraires… » ; celle des années quatre-vingt dont « le lustre prestigieux que nous tirions depuis trois décennies d’avoir expulsé les Anglais avec une superbe dignité s’estompait rapidement […] L’homme de pouvoir allait bientôt retrousser son dhoti pour nous montrer son cul ; l’homme de la rue baisser son pyjama pour nous montrer son cul ; et nous, la classe moyenne, allions nous incliner devant le miroir, baisser nos pantalons de prêt-à-porter pour regarder notre cul […] Pour finir, il ne resterait qu’une confédération de culs. » Ce n’est qu’un exemple des digressions qui accompagnent l’histoire de notre couple. J’aurais envie aussi de citer les pages d’un cynisme noir sur un attentat commis par des extrémistes sikhs, «ces guerriers de la foi […] semblables à tous les soldats du dogme», qui «sortent d’un pas militaire des baraquements de la moralité pour pratiquer une immense immoralité…», mais ce serait trop long ici. Idem pour les remarques mordantes sur le journalisme «trompeur»…Toutefois, on comprend pourquoi le Tejpal journaliste a rencontré quelques problèmes dans son pays (v. l’article sur le site de REPORTERS SANS FRONTIERES : http://www.rsf-ch.ch/?q=node/249  )… En ce qui me concerne, j’ai trouvé ces ‘billets d’humeur’ bien plus passionnants que l’histoire d’amour qui s’enlise…
En fait, j’ai parfois eu l’impression que l’auteur a rédigé les différentes histoires à des moments différents et indépendamment les unes des autres pour les lier seulement après-coup… d’où un sentiment d’inachevé, de confus voire de dérangeant (le résumé des carnets de Catherine qui, pour moi, arrive comme un cheveu sur la soupe… comme prétexte pour conter les fastes et les mœurs d’une Inde passée… ?).
Inachevé, je crois que c’est vraiment le mot qui convient, même si l’auteur prend soin de boucler la boucle à la fin en renversant la phrase par laquelle il avait débuté son roman : «Le sexe n’est pas le ciment le plus fort entre deux êtres. C’est l’amour…»

(traduit de l’anglais par Annick le Goyat et paru chez Buchet / Chastel)