claudel___brodeck

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(par Alexandra)

 

 

 

Avis à ceux qui ne connaissent pas encore ce roman ! Je vais ici dévoiler quelques détails qui vous enlèveront le plaisir du suspens. A vous de voir si vous voulez lire ce billet ou non !

 

 

 

«Je m’appelle Brodeck et je n’y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache. Moi je n’ai rien fait, et lorsque j’ai su ce qui venait de se passer, j’aurais aimé ne jamais en parler […]»

 

 

 

C’est ainsi que débute le roman. Ces quelques phrases sont tout à fait significatives de la téchnique adoptée par l’auteur pour susciter une tension, une attente, du suspens, justement.  Tout au long du roman, des indications sur la suite sont semées… le lecteur devine, déduit, suppose, imagine… pour découvrir qu’en fait, les événements décrits dépassent souvent son imagination… c’est très efficace pour nous tenir en haleine, nous empêcher de poser le livre !

 

Nous apprenons donc d’emblée qu’un événement tragique a eu lieu. Mais nous ignorons lequel. Comme nous ignorons tout de Brodeck aussi. L’époque, le lieu, tout est flou…

Assez rapidement néanmoins, le lecteur saisit que l’événement en question consiste en la mise à mort sanglante d’un étranger, artiste aux manières un peu dérangeantes, par l’ensemble des villageois, à l’exception de Brodeck. L’honneur douteux (et redoutable) de tout expliquer dans un rapport lui échoit, soi-disant parce qu’il sait écrire, parce qu’il a fait des études. Mais derrière cette mission, Brodeck décèle une certaine malveillance, si bien qu’il décide d’enquêter et de raconter parallèlement sa propre version de l’histoire.

Au fur et à mesure, tout s’assemble comme un puzzle.

 

 

 

En réalité, Brodeck est lui-même un élément étranger dans ce village. Il est juif (ce n’est jamais dit pourtant). Il est dénoncé comme tel aux nazis qui occupent le village (là encore, ils ne sont pas appelés par leur nom). Il est déporté dans un camp de concentration, mais survit et revient au village pour découvrir que sa femme a perdu la raison depuis un viol collectif (auquel certains villageois ont participé) et qu’une petite fille est née. Petite fille qu’il accepte comme sienne. Brodeck ne cherche pas à se venger, mais sa présence rappelle leur culpabilité aux villageois. Et Brodeck sent qu’il devient l’homme à abattre… la menace est diffuse d’abord, et puis de plus en plus précise, car «être innocent au milieu des coupables, c’était en somme la même chose que d’être coupable au milieu des innocents

 

 

 

Pour moi, c’est un livre important. Important, parce qu’au-delà d’un récit de guerre, il démonte le mécanisme de la haine de ce qui est différent, la haine de l’étranger, bref, l’intolérance vis-à-vis de tout ce qui ne rentre pas dans notre schéma de pensée. Il nous montre à quel point l’homme peut devenir dangereux, cruel et lâche dès qu’il craint pour ses privilèges et qu’il fait partie d’un groupe qui a clairement désigné son adversaire…  surtout si cet adversaire est en position de faiblesse ! Toutefois, ce n’est pas un livre en noir et blanc. J’entends par là que les méchants ne sont pas forcément que méchants, et les bons ont eux aussi leur côté inhumain…  J’ai beaucoup apprécié cette absence de manichéisme, de caricature !

 

 

 

Par bien des aspects, ce roman m’a d’ailleurs rappelé «Andorra»,  une pièce de théâtre de l’auteur suisse Max Frisch, un plaidoyer antifasciste puissant qui n’est malheureusement pas souvent montée en France…

 

 

 

(paru en format poche chez LDP)