humbert___origine_de_la_violence

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(par Alexandra)

 

«L’origine de la violence». Quel titre ! Digne d’une thèse ! Mais soyez rassurés, il s’agit bien d’un roman ; tout à fait passionnant par-dessus le marché (enfin, c’est mon avis perso).
Pourquoi ce titre ?
Le narrateur, un jeune prof, doit s’avouer qu’il porte en lui une grande violence ; une violence qu’il gère avec difficulté parfois et qu’il identifie comme réponse à la peur, à l’angoisse qui le hante depuis son enfance et façonne sa vision du monde. «Je suis l’homme le plus gentil du monde. Avec mes élèves de sixième et cinquième, je suis l’homme le plus doux qui soit. […] Mais l’envers du décor, c’est l’autre homme. Celui qu’un mot agresse, qu’une élévation de la voix inquiète, met sur ses gardes, comme un animal. Celui qu’un geste trop brusque du bras alerte. Celui qui se réveille le matin plein d’angoisse et qui doit organiser ses pensées pour faire le bilan de sa vie et déclarer : ‘Il n’y a aucun motif d’inquiétude, calme-toi.’ Et par conséquent, celui qui ne supportera pas le mot agressif, la voix trop forte, ou le geste brusque. Celui qui sentira la violence monter en lui comme une furie. Et qui sera prêt à frapper, comme il l’a fait dans la rue, lorsqu’un excité a tapé sur sa voiture… ». Il va tenter de trouver l’origine de cette violence, «la source et le lieu du Mal», pour «l’arracher et faire place nette». Sa quête personnelle, son histoire individuelle et familiale, le lie étroitement au grand Mal du XXe siècle, l’Histoire du IIIè Reich et l’univers des camps de concentration. Son interrogation sur l’origine de la violence devient une réflexion sur le «Mal absolu», cette «folie qui s’empare des hommes» sans se limiter à une époque ou à un lieu en particulier : «J’avais la conviction que le nazisme n’était pas un événement ponctuel, mais l’achèvement d’un mal qui sinuait depuis l’origine dans le cœur des hommes.» Mal qui se prolonge pourtant, si l’on pense par exemple à l’affaire Ilan Halimi, à laquelle le narrateur ne manque pas de faire allusion.
Le point de départ du roman est une visite du camp de concentration de Buchenwald, à 8 km de la ville de Weimar, dans le cadre d’un voyage scolaire que le narrateur accompagne. Il y trouve une photo qui lui cause un choc : elle représente le médecin du camp, et derrière celui-ci, un détenu qui est le parfait sosie de son père qui, pourtant, n’était qu’un bébé à l’époque. Intrigué par cette photo, il mène son enquête pour découvrir que le détenu de la photo est en fait son vrai grand-père… Par la même occasion, il apprend qu’il y a dans sa famille des secrets qu’il ignorait totalement jusque là ; que ses origines ne sont pas celles qu’il croyait. Il va s’acharner pour connaître la vérité. Celle du séjour et de la mort de son grand-père David à Buchenwald dans la première partie du roman ; et dans la deuxième, celle cachée par sa famille, par son grand-père adoptif surtout qui considère que «l’essentiel, c’est l’oubli », que «la vie est dans l’oubli», et qui attend le seuil de la mort pour donner sa version des faits à son petit-fils.
C’est un roman intelligent, foisonnant, truffé de références littéraires (Dante, Goethe, Primo Levi, Semprun, Malraux, Artaud…) artistiques (Rubens, Bosch…), philosophiques (Hannah Arendt, Heidegger…), mais jamais prétentieux pour autant ! En même temps, il est haletant comme un bon roman policier qu’on a du mal à lâcher avant la dernière page !
Certains lui ont reproché un manichéisme trop appuyé… ce n’est pas complètement faux pour ce qui est des «bouchers» nazis, mais je ne vois pas trop comment parler des horreurs commises par eux d’une manière nuancée… ? Les autres personnages sont tout de même assez finement dessinés, avec leurs côtés clairs et obscurs, les «mauvais» n’étant pas toujours ceux que l’on soupçonne…
Ce que j’ai personnellement beaucoup apprécié, c’est que l’auteur ne fasse pas systématiquement l’amalgame  «Allemands = nazis / nazis = Allemands» quand il est question ou des nazis ou des Allemands… j’ai bien noté aussi qu’il a une vision de l’Allemagne qui tient compte des cicatrices de son Histoire et du travail de mémoire en profondeur que ce pays a entrepris depuis la fin de la guerre, sans jamais chercher à amoindrir sa faute ! C'est un aspect souvent ignoré (plus ou moins volontairement) par les autres nations (je les comprends pourtant)...

«… j’avais besoin de l’Allemagne pour accomplir mon projet. Je revenais à la source du Mal, si je puis ainsi parler d’un pays que j’aime et qui expie encore, par la mémoire, sa folie furieuse. Mais je suis sûr que je n’aurais jamais pu l’aimer s’il n’était pas, encore maintenant, ce pays souffrant, à la fois puissant par son économie, pays bourgeois, installé, fier de son rang de premier exportateur mondial, et malade encore de sa mémoire, revenant en permanence sur ses crimes, d’une façon à la fois étouffante et obstinée…»

 

Un bémol que j’apporterais au roman ? Oui, à mon goût l’explication de l’origine de la violence que le narrateur ressent au fond de lui-même n’est pas suffisante, ou du moins, elle n’a rien d‘original. Nous ressentons tous la même chose à un moment donné. Le rapport entre sa violence propre et la barbarie de l’Histoire n’apparaît pas clairement, ou mieux, disons que le lien entre les deux ne me semble guère contraignant. Mais vous me direz qu’il est le premier à admettre qu’au fond, son histoire est un peu celle de tout le monde, une histoire «sans intérêt et fascinante», une histoire que nous avons tous vécue, nous, les «petits-fils de la guerre et du massacre», une histoire que nous pourrions tous raconter à sa place…

 

(paru en 2009 aux Editions Le Passage)