Cond____victoire

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(par Alexandra)
J’ai profité de mes vacances à Marie-Galante (île bénie parmi toutes !) pour lire ce livre de Maryse Condé dont la grand-mère était Marie-Galantaise… c’est elle, la «Victoire» du titre, née environ vers 1870, et c’est l’histoire de sa vie que Maryse Condé tente de reconstituer, d’imaginer en partie car les traces laissées sont minimes, une vie faite d’ignorance, de peine, de travail, de frustration, de souffrance.
Pourtant, Victoire a une passion qui la distingue du commun des femmes de sa condition : la cuisine ! C’est une fabuleuse cuisinière, une créatrice qui s’épanouit devant ses fourneaux, devant les ingrédients qu’elle marie de manière souvent inattendue pour les transformer en mets succulents… d’ailleurs, à force de lire les menus, on a envie de s’y mettre aussi !
Or, j’avoue que ce qui m’a captivée dans ce récit, c’est beaucoup moins le personnage de Victoire, certes touchant dans son malheur mais un peu inconsistant, que celui de sa fille Jeanne (la mère de Maryse Condé)…  Grâce au bon vouloir des employeurs blancs de Victoire, Jeanne reçoit de l’instruction et fait partie des premières femmes noires à obtenir le brevet. Elle deviendra institutrice et représentera «le prototype d’une nouvelle génération»…
C’est par elle que nous nous trouvons confrontés à la réalité de cette société coloniale du début du 20è siècle, à ses contradictions, son racisme, la haine plus ou moins dissimulée entre les deux communautés, noire et blanche… bien sûr, je savais que les rapports étaient (et sont souvent encore) difficiles, mais qu’entre les deux, il y avait (il y a ?) infiniment de nuances, je l’ai découvert (il est vrai que mes origines allemandes m’ont préservée de l’histoire coloniale… pour une fois, l’Allemagne n’a pas vraiment eu l’occasion de jouer le rôle du grand méchant loup, ou du moins a-t-elle été largement dépassée par la France et le Royaume-Uni…) : que les noirs eux-mêmes distinguaient (distinguent ?)  les «nègres noirs» (voire les «Congos» !), les mulâtres, les «nègres bon teint», les «Grands Nègres»…  avec cela, on est pas sorti d’auberge ! Quelle complexité ! Que de ressentiments, de revanches à prendre ! L’exemple de Jeanne est parlant. A la recherche d’émancipation, de notoriété noire, elle devient dure, intolérante, poursuivant son but avec acharnement et sans concession, allant jusqu’à refuser à sa vieille mère de fréquenter ses seuls «amis», ses anciens employeurs blancs. Elle préfère la déraciner, la plonger dans une solitude absolue, mettant les principes au-dessus de l’humanité…
Vraiment, ce récit m’a laissée perplexe. Et il a changé mon regard. Passant par la Guadeloupe en tant que simple touriste (fort bien accueillie d’ailleurs, tant par les blancs »pays» que les noirs), on ne saisit absolument rien des enjeux souterrains, des rapports de force…
Bon, je vais lire Fanon, c’est décidé !