stanisic___gramophone

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(par Alexandra)
Saša Stanišić … drôle de nom pour un auteur allemand ! Mais tout s’explique. Saša Stanišić est d’origine bosniaque, et comme nombre de ses concitoyens, il a dû prendre la fuite avec ses parents (couple «mixte» !) en 1992 devant les «purifications ethniques»  entreprises par les Serbes…. C’est ainsi qu’à 14 ans, il  s’est retrouvé en Allemagne, avec ses parents. Il y vit toujours, écrivant en allemand.
Ce roman est son premier, nourri des souvenirs d’enfance de l’auteur. Divisé en deux parties distinctes (avant la fuite / après la fuite), c’est avant tout la première qui m’a intéressée, cette plongée dans l’univers enfantin mi-réel, mi-imaginaire jusqu’à l’absurde, mais dans tous les cas transcendée par la nostalgie d’une enfance heureuse dans le monde baroque des Balkans si bien illustré au cinéma par Emir Kusturića …
Notre narrateur s’appelle Aleksandar, et comme l’auteur, il a 14 ans et une mère qui est musulmane et un père qui ne l’est pas… Et il a des grands-parents extraordinaires qui l’ont marqué pour la vie : sa grand-mère Katarina, et surtout son grand-père Slavko, celui même qui a pris moins de temps pour mourir que Carl Lewis pour courir son record sur 100 mètres ; qui lui a appris que l’imagination est la plus grande des richesses et lui a fait promettre de ne jamais arrêter de raconter …
Et c’est parti pour un vrai panorama picaresque du quotidien à Višegrad, en Bosnie, avant la guerre! Chaque chapitre est introduit par l’annonce de ce qui va se passer. Exemple : Chapitre I, « OU L’ON VOIT UN CŒUR FAIRE LA COURSE AVEC LE CHAMPION DU MONDE DU CENT METRES, QUE PESE UNE VIE D’ARAIGNEE, POURQUOI CELUI QUI N’ETAIT QUE TRISTESSE ECRIT AU FLEUVE CRUEL, LES COMPETENCES DU CAMARADE SUPREME DE L’INACHEVÉ EN MATIERE DE MAGIE . » Chapitre II, «OU L’ON DECOUVRE LA DOUCEUR DU ROUGE FONCÉ, POURQUOI LE CHEVAL DE KRALJEVIĆ MARCO EST DE LA FAMILLE DE SUPERMAN ET COMMENT UNE FETE PEUT DEVENIR GUERRE. » etc etc … Cela laisse rêveur, avouez ! Humour souvent gras, dérision hilarante, comparaisons tirées par les cheveux, parallèles farfelues, exagérations excentriques, beaucoup de sensualité aussi (ah, la saveur des prunes !) et une constante proximité palpable de la nature (les eaux vertes de la Drina !)…  voilà les ingrédients qui donnent à ce puzzle un ton très particulier et une ambiance de fête, même quand l’action vire au tragique.
Cette première partie jubilatoire se termine avec l’arrivée des soldats et la décision des parents d’Aleksandar de fuir les persécutions en s’exilant en Allemagne…
La deuxième partie n’a assurément pas le même charme que la première. Quoi de plus normal ! Il n’est pas drôle d’être coupé de ses racines, surtout pas de cette manière-là ! Aleksandar grandit, mûrit, devient un «modèle d’intégration», mais ses souvenirs d’enfance continuent de le hanter. Dix ans plus tard, il entreprend un voyage en Bosnie pour essayer de retrouver certaines personnes, des lieux, goûts, odeurs, sensations… retrouvailles qui ne s’avèrent guère joyeuses !
Stylistiquement, cette partie est très différente de la précédente. L’écriture perd son côté brut et «picaresque» (mais aussi sa poésie) et gagne en «savoir-faire» littéraire, avec nombre de références à divers auteurs (surtout allemands, p. ex. à  Paul Celan : «La mort est un maître venu d’Allemagne mais, actuellement, c’est un maître absolu venu de Bosnie», p.205).

Un vrai morceau de bravoure: La bataille-boucherie entre Serbes et milices territoriales bosniaques, racontée comme un match de foot qui oppose d’anciens camarades d’école devenus ennemis… c’est effrayant !
Bon, j’arrête là. Il faut vraiment lire ce roman, même s’il est vrai que la lecture n’est pas toujours très aisée…  et qu’il faut être prêt à faire un petit «WIKI» pour se remettre en mémoire les différents événements de la guerre en Bosnie… mais justement, ça nous fait du bien de nous rappeler Srebrenica et autres haut-lieux du crime contre l’humanité !

 

(traduit de l’allemand par Françoise Toraille, avec le concours du Centre national du livre et du Goethe-Institut ; paru chez LDP)