rahimi___syngu__sabour

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(par Alexandra)

 J’ai un petit problème de classement avec ce livre-là ! Dois-je le mettre dans la catégorie «littérature francophone» où alors dans «Littérature du Moyen Orient» ? L’auteur est d’origine afghane, réfugié en France, la thématique du roman est on ne peut plus afghane, mais Atiq Rahimi a choisi le français pour l’écrire ! Il a même obtenu le prix Goncourt en 2008 ! Un cas de conscience ! Et Canalblog qui me refuse un double classement (ou alors je n’ai pas trouvé les bons boutons…) !
Mon cœur penche pour «Moyen Orient», et puis, de toute façon, ce genre d’interrogation me paraît bien superflu comparé à l’histoire du roman. « Il me fallait une autre langue que la mienne pour parler des tabous », a dit l’auteur pour expliquer l’abandon du persan au profit du français. 

Les tabous, justement. Dans un Kaboul hanté par la guerre, une femme est recluse dans sa petite maison, veillant son mari moudjahidin. Il est  inconscient en raison d’une balle reçue dans la nuque. Or, rien d’héroïque dans cette blessure provenant d’une bagarre avec un camarade qui avait insulté sa mère…. blessure ridicule, absurde, honteuse donc ! D’ailleurs, la famille refuse de prendre en charge sa femme et ses deux filles…  Abandonnée, elle crie sa révolte ; révolte contre ce mari qui savait si bien faire la guerre et qui faisait si mal l’amour ; révolte contre sa belle-famille qui l’accusait à tort d’être stérile ; révolte contre la loi des mollahs et contre Dieu qui la laisse dans cet état !
Dans un long monologue intérieur, elle se met à nu. Son mari à moitié mort devient sa «syngué sabour», sa «pierre de patience», cette pierre noire magique «devant laquelle tu te lamentes sur tous tes malheurs, toutes tes souffrances, toutes tes douleurs, toutes tes misères… à qui tu confies tout ce que tu as sur le cœur et que tu n’oses pas révéler aux autres[…] La pierre t’écoute, éponge tous tes mots, tes secrets, jusqu’à ce qu’un beau jour, elle éclate […] Et ce jour-là, tu es délivré de toutes tes souffrances, de toutes tes peines.»

Dans sa confession, elle bouscule tous les tabous de cette société. Elle parle de son envie de voir son mari mort, de ses frustrations sexuelles, de la jouissance au masculin et au féminin, de la masturbation… Elle endossera le rôle d’une prostituée pour un adolescent perturbé qui dérangera momentanément sa solitude et à qui elle apprendra à faire l’amour… prenant un malin plaisir à se venger en salissant l’honneur de son mari :  «Tiens, voilà ton honneur baisé par un jeune de seize ans ! (…] Ton honneur n’est plus qu’un morceau de viande ! Toi-même tu employais ce mot ; Pour me demander de me couvrir tu criais : Cache ta viande ! En effet, je n’étais qu’un morceau de viande où tu enfonçais ta sale bite. Rien que pour la déchirer, la faire saigner Et pour faire éclater sa pierre de patience, pour être délivrée de toutes ses souffrances, elle ira jusqu’à avouer à son mari que ses deux filles ne sont pas de lui…

C’est un roman très violent à mon goût, d’autant plus que cette violence intérieure contraste avec le cadre extérieur, cette chambre vide, le silence dans cette  maison rythmé uniquement par le goutte à goutte de la perfusion, le souffle de l’homme et les tours de chapelet de la femme … c’est une guerre qui se livre ici, la guerre d’une de ces femmes afghanes emprisonnées sous sa burqua, la guerre contre la barbarie…

Un roman qui saisit aux tripes !

 

(paru en format poche chez FOLIO)