gao___montagne_de_l_ame

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(par Alexandra)
D’emblée : pour moi, ce livre est un chef d’œuvre ! Un des dix livres que je garderai le jour où il me faudra me défaire de ma bibliothèque ! Un de ces livres si denses que l’on peut le lire et le relire sans se lasser, tout en y découvrant encore de nouveaux aspects,  de nouvelles idées, de nouvelles interprétations possibles, des phrases à souligner et à recopier dans un petit carnet ou à accrocher au-dessus de son bureau
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Parler de ce roman n’est guère aisé ! Dans le chapitre 72 le narrateur règle quelques comptes à un critique littéraire qui lui reproche de ne pas construire d’intrigue chronologique; de remplacer les personnages principaux par de simples pronoms personnels  «je», «tu», «elle», «il» ; de ne jamais faire leur portrait ; d’employer des procédés bizarres : de «réunir des récits de voyage, recueillir des bribes d’histoires et des notes au fil du pinceau, mélanger de la théorie à l’essai» ; d’inventer «des fables qui ne ressemblent pas à des fables» ; de recopier «quelques chants ou romances populaires avec en plus quelques histoires de fantômes créées de bric et de broc»…. Effectivement, ce roman est hors normes, mais l’ensemble est parfaitement homogène et se lit très bien, une fois que l’on s’est habitué au jeu des pronoms personnels dont il est question plus haut.
Le narrateur, tantôt «je», tantôt «tu», tantôt «il», selon la perspective et la volonté de distanciation, raconte son long voyage à travers la Chine, voyage qu’il entreprend suite à une erreur de diagnostic médical : ayant cru souffrir d’un cancer du poumon, il revit lorsqu’on lui annonce qu’il est en parfaite santé : «Je devais réfléchir à ma façon de vivre, maintenant que je venais d’acquérir une nouvelle vie.» Il part donc, plus ou moins au hasard, sur la route qui lui procure «une impression d’apesanteur», il ne sait pas vraiment où il va, mais «le vrai voyageur ne doit avoir aucun objectif», et «ne pas avoir de but, c’est aussi un but, et le fait de chercher, c’est aussi un objectif, quel que soit l’objet de la recherche Il fuit la civilisation des villes, part à la campagne, à l’encontre des peuples minoritaires comme les Qiangs, s’intéressant à leurs traditions folkloriques, déterrant des chefs d’œuvres qui lui inspirent nombre de réflexions sur la nature humaine. Il découvre une nature extraordinaire, parcourant, le plus souvent seul, des forêts originelles de séquoias, des forêts de bambous, des ravins, des montagnes. Il doit affronter des situations extrêmes mettant sa vie en danger, comme lorsqu’il s’enfonce dans la vase d’un lac, incapable d’avancer ou de reculer, sans personne pour lui porter secours : «Peut-être était-ce là enfin cette solitude originelle dénuée de sens que je recherchais.»
Il fait des rencontres : des religieux, adeptes de Bouddha ou de Tao, des ermites, des sages qui s’expriment au sujet de la vie, mais aussi des gens simples qui s’adonnent à des tâches quotidiennes qui sont les mêmes depuis toujours. Et puis, il la rencontre, «elle», une femme à la dérive. Elle lui raconte son lourd passé… des pages parmi les plus saisissantes que j’aie pu lire dans ma vie… impossible de tout citer ici… juste quelques lignes
«Elle ne risque plus de courir sous la pluie, criant comme une hystérique, obligeant les voitures à freiner au dernier moment, le corps couvert de sueur froide, elle n’aura plus peur de la mort au sommet d’une falaise escarpée, elle a déjà sombré malgré elle, tel un filet troué que personne ne pourra plus remonter, les jours qui lui restent sont incolores, elle flottera dans le vent jusqu’au moment où elle coulera tout au fond et mourra sagement […] Elle dit qu’elle veut partir seule dans le désert, là où les nuages noirs et la route se rejoignent, tout au bout, c’est là qu’elle veut aller, à cette extrémité sans limites. La route s’étire sans fin et s’élève là où ciel et terre se rejoignent, ses pas n’auront qu’à la conduire sur cette route déserte à l’ombre des nuages. Lorsqu’elle arrivera au bout de la route infinie, celle-ci se poursuivra encore et elle ne cessera d’avancer, le cœur vide. […]»
Ces pages sont sublimes, mais le narrateur ne tombe guère dans le piège du mélo, car «elle» a sa fonction dans sa quête à «lui». Une occasion de plus d’extrapoler :

«Tu sais que je ne fais rien de plus que me parler à moi-même pour distraire ma solitude […] Dans ce long monologue, «tu» est l’objet de mon récit, en fait c’est un moi qui m’écoute attentivement, « tu» n’est que l’ombre de moi. Pendant que j’écoutais attentivement mon propre «tu», je t’ai fait créer «elle», parce que tu es comme moi, tu ne peux supporter la solitude, tu dois aussi trouver quelqu’un à qui parler. Tu as donc eu recours à «elle» de la même manière que j’ai eu recours à «tu». «Elle» dérive de «tu» et, en retour, confirme mon moi […]»
C’est ainsi qu’alternent expériences existentielles et réflexions théoriques. Le voyage à la recherche de la «montagne de l’âme» est avant tout une quête spirituelle, un voyage intérieur, un voyage à la recherche de soi-même, de la connaissance, du sens de la vie… un voyage infiniment riche pour nous, les lecteurs ! Or, malheureusement pour nous, aucune réponse à nos propres interrogations ne nous est donnée. Car le roman se termine sur ce constat amer :

«Je ne sais pas que je ne comprends rien, je crois encore que je comprends tout […] Le mieux, c’est de faire semblant de comprendre. Faire semblant de comprendre, mais en fait ne rien comprendre. En réalité, je ne comprends rien, strictement rien. C’est comme ça

 

(excellemment traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait et relu par l’auteur ; paru en format poche chez Points Seuil)


PS. : GAO Xingjian a obtenu le Prix Nobel de Littérature en 2000
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