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(par Alexandra)

Gao - homme seul

L’œuvre de Gao ne comporte que deux romans. J’avais adoré son deuxième, «La montagne de l’âme», c’était une vraie révélation pour moi (v. le commentaire sur ce blog). «Le livre d’un homme seul» est donc en fait son premier, achevé en 1998, et il est largement autobiographique.
Hélas, comme j’en attendais des miracles, je suis un peu déçue. En même temps, je me dis que je suis injuste, car c’est louable qu’un auteur se renouvelle, qu’il n’écrive pas toujours le même livre…
«Le livre d’un homme seul» me semble plus abordable que «La montagne », qui demande un effort de lecture certain. Gao règle ici ses comptes avec Mao, avec la Révolution culturelle, la Chine communiste. Ne croyez surtout pas la 4è de couverture qui cite un critique de l’Express : «C’est le livre de deux détresses qui se rencontrent dans la douleur du souvenir et le plaisir de la chair» !
Cette définition ne concerne que le tout début du roman, ne constitue que le point de départ : le narrateur a une brève (mais intense) liaison avec une Juive allemande qui, progressivement, le convainc de ne plus refouler ses souvenirs douloureux, mais de les creuser, les exprimer, les coucher sur le papier pour mieux les surmonter.
Il entame donc un long dialogue avec soi-même, utilisant le tutoiement lorsqu’il parle de lui tel qu’il est à présent, et se servant de la 3è personne du singulier pour nous raconter le passé. Il insiste sur la nuance :
«Toi, tu es un être vivant qui n’est plus manipulé par aucune doctrine, tu préfères te dire un observateur de la société, qui, bien qu’il ne puisse éviter d’avoir un point de vue, une opinion et ce que l’on nomme des penchants, n’a aucune doctrine – voilà où réside la différence entre le «tu» ici présent et le «il» que tu observes.»
Observer. Observer et décrire sans émotions ni jugement porté et de la manière la plus neutre possible ce que l’être humain devient sous le régime maoïste. Cet homme est le narrateur, mais transformé en personnage de fiction. C’est le moyen que l’auteur a trouvé pour garder ses distances, pour arriver à exprimer la douleur du passé sans se laisser submerger.
Beaucoup, beaucoup des pages sont consacrées au quotidien sous la Révolution culturelle. Bien que rébarbatives, ces pages sont nécessaires pour comprendre le système : chasse aux intellectuels, enquêtes, dénonciations, trahisons par les plus proches, séances d’autocritique avec son lot d’humiliations, camps de rééducation, misère spirituelle, bref, la destruction systématique de l’individu.
La lutte des classes se transforme en une «lutte à la vie et à la mort», les masses sont «une meute de chiens» qui, mises en mouvement, «se précipitent pour mordre en obéissant au fouet, prenant seulement garde à ne pas en recevoir un coup.» Pour survivre, l’homme doit apprendre à se dissimuler derrière un masque et à «enfouir au plus profond de soi les paroles que l’on ne veut pas effacer.» Le narrateur devient donc un «individu à double face», un «renard rusé», une «bête sauvage» parmi les autres, un «individu souillé» !
Or, il prend conscience de cet état, et contrairement à d’autres, il ne peut le supporter. Il lui faut à tout prix sauver sa dignité s’il veut survivre. Il choisit l’exil, la liberté, la France, l’écriture. Avec difficulté, il «finit par arracher le masque qu’il porte sur le visage. […] Il s’amuse avec ce masque, il presse sur les yeux et les sourcils, peut-être pourrait-il lui rendre une expression humaine normale, mais il ne veut pas porter un nouveau masque, celui par exemple du dissident, du « cultureux », du prophète ou du nouveau riche. Une fois son masque arraché, il ne peut s’empêcher d’être quelque peu embarrassé, il ne sait plus trop comment se comporter, mais il a de toute façon abandonné le mensonge, les soucis et une retenu inutile puisqu’il n’a pas de dirigeant, qu’il ne subit plus le contrôle du Parti […] il n’a plus de patrie, plus de ce qu’on appelle le pays natal, ses parents sont morts tous les deux, il n’a plus de maison de famille, plus de préoccupations, il est seul au monde, beaucoup plus léger […] quant à ses tourments, il les règle lui-même, […]il ne prend plus aucun fardeau sur les épaules et il a annulé toutes ses dettes sentimentales, réglé son passé […] s’il continue à écrire, c’est parce qu’il en éprouve encore le besoin, l’écriture doit être pour lui un acte totalement libre, il ne la considère pas comme une activité pour gagner sa vie. Il ne considère pas non plus que sa plume est une arme lui permettant de lutter contre ceci ou cela, il ne possède pas un quelconque sens de la mission, s’il écrit encore, c’est parce que c’est une sorte de délectation personnelle, un monologue destiné à s’écouter et à s’examiner soi-même, et en profiter pour goûter aux sensations que lui laisse le peu de vie qui lui reste.»

Beaucoup d’amertume dans ces lignes, un constat désabusé, un homme très seul.


(traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait et paru en format poche dans la collection Points)