Coetzee - les barbares

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(par Alexandra)

Mon troisième roman de cet auteur sud-africain (Prix Nobel de la Littérature) après «Le Maître de St. Petersbourg» et , surtout,  «La Disgrâce» qui m’a marquée durablement !

L’action se déroule ici dans un «Empire» qui n’a pas de nom, mais bien sûr nous pensons à l’Afrique du Sud. Du cadre extérieur, nous apprenons tout juste qu’il s’agit d’un petit bourg dans les Marches, aux portes du désert, loin de la capitale. Nous ignorons également à quelle époque se situe le récit, il reste volontairement intemporel. Et, connaissant le contexte sud-africain, nous supposons que bon nombre des personnages doivent forcément être noirs, mais nulle part la couleur de la peau n'est mentionnée… tout ceci donne une sorte de validité universelle à l’histoire, caractéristique de beaucoup de livres de Coetzee qui, bien qu’étant en désaccord avec le régime de l’apartheid, refuse de prendre parti et de devenir un porte-drapeau des abolitionnistes.

Le personnage central ici est un homme vieillissant qui administre le petit bourg cité plus haut. Tout le monde l’appelle «Le Magistrat». C’est lui qui parle ici à la première personne et nous conte son existence paisible, en osmose avec cette terre aride, son histoire et ses habitants. Sa ville ne connaît pas de problèmes. Jusqu’au jour où un enquêteur arrive de la capitale pour évaluer le risque d’invasion de l’Empire par les «barbares», c'est-à-dire les peuples nomades qui vivent non loin dans le désert. Les méthodes de l’enquêteur se révèlent peu originales : on capture quelques individus, on les soumet à la torture jusqu’à ce qu’ils avouent tout ce que l'on veut, et on utilise leurs «aveux» pour partir en croisade contre «l’ennemi», entraînant tout un peuple dans une folie qui deviendra autodestructrice.

L’arrivée des troupes de l’Empire constitue le tournant dans la vie de notre Magistrat qui, impuissant, est obligé d’assister à la transformation de son petit bourg en contrefort totalitaire. Il est bientôt écarté de son poste et enfermé pour entente avec l’ennemi. En effet, il ne peut s’empêcher de souhaiter parfois «que ces barbares se soulèvent et nous donnent une bonne leçon, pour que nous apprenions à les respecter». Son refus de tolérer les exactions des représentants de l’Empire devient de plus en plus évident. Le NON qu’il oppose à la lapidation de quatre prisonniers, scelle son sort. Il entame une descente aux enfers qui connaîtra toutes les nuances de la torture, jusqu’à la déshumanisation totale….

Le récit est saisissant ! D’autant plus que notre magistrat ne perd jamais sa lucidité et qu’il analyse avec une grande justesse tous les comportements, y compris le sien. Rien n’est blanc, rien n’est noir. Très étonnantes, ces pages où il cherche à comprendre l’animosité de ses geôliers, de se mettre à leur place pour ausculter l’image qu’ils ont de lui; où il s’accuse lui-même de leur avoir permis de le faire ressembler chaque jour davantage à un animal ou une «machine rudimentaire».  Absolument remarquable, le moment où il s’interroge sur le sens du mot JUSTICE, et véritablement déchirante, la scène où quelques «barbares» sont torturés en public ; public qui devient à son tour tortionnaire, allant jusqu’à encourager une petite fille à  battre des hommes adultes ! «Le spectacle de la cruauté corrompt le cœur des innocents !»

Notre Magistrat perdra certes sa santé, mais jamais son humanité ni sa distance de réflexion. Or, il n’a rien d’un héros pour autant. Il est simplement humain, dans le bon sens. Pour nous, il est d’autant plus crédible et touchant. Et le message que Coetzee nous fait passer à travers lui est d’autant plus poignant. Un très très grand livre que, personnellement, je classe à côté de Gao!

(traduit de l’anglais par Sophie Mayoux et paru en format poche dans la collection POINTS)