Franzen - Freedom

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(par Alexandra)

C’est un gros pavé que Jonathan Franzen nous livre là : 700 pages, et dans ces 700 pages, rien n’est à jeter ! C’est captivant d’un bout à l’autre et, ce qui ne gâche rien, d’une lecture plutôt facile.
Le début tient incontestablement de la série «Desperate Housewives» ! Intitulé «De bons voisins», le premier chapitre se révèle  un ramassis de ragots jaloux et malveillants dignes des commérages proférés (avec le sourire, s’il vous plaît !) par les habitants de Wisteria Lane …
La cible des commérages, ce sont ici les Berglund : Patty, la mère , Walter, le pére, ainsi que Jessica et Joey, les enfants. Le charmant voisinage nous donne ainsi les premiers renseignements  sur cette famille, une sorte d’aperçu général des conditions de leur vie. Partant de là, chaque chapitre qui suit affinera ce regard, nous apprendra un peu plus sur eux, sur leur passé et leur devenir.  Située surtout dans le nord des U.S., à St.Paul/Minneapolis (dans le Minnesota), à Washington D.C. et à New York, l’action du roman s’étale sur les 40 dernières années pour se terminer en l’an 2010. Tout  le contexte politique, historique et sociologique est donc résolument actuel !
Dans une interview publiée par Télérama (n° 3214), Franzen dit qu’il se sent «comme ces peintres de la Renaissance qui accumulaient des détails dans le fond de leur toile, autour du portrait de l’individu qui en constituait le centre», et c’est sur cet individu (ou plutôt ces individus), sur «sa matière émotionnelle intime et profonde» qu’il concentre son travail.
Je trouve qu’il définit ainsi très bien l’essence même de son roman. Non seulement, l’étude  des différents protagonistes pénètre réellement au plus profond de leur esprit, leur cœur, leurs tripes (ou autres organes moins politiquement corrects !) ; non seulement ils sont consistants, denses, avec leur problèmes, préoccupations, manies, obsessions, idéologies, contradictions… mais en plus, le roman est éminemment politique : Patty, la sportive mère de famille parfaite et caricaturale de la middle class, mue par l’esprit de compétition et qui déchante; Walter, l’écologiste obsessionnel qui croit pouvoir utiliser l’industrie à ses fins, la protection de l’environnement, et se fait manipuler sur toute la ligne ; Joey, le jeune  Républicain faiseur d’affaires (profitant de la guerre en Irak) en rébellion contre sa famille bien pensante ;  des personnages annexes comme Richard Katz, musicien anar qui (passez-moi l’expression) n’a rien à foutre de rien ; Lalitha, une jeune Indienne qui met tout son enthousiasme et son énergie au service du combat contre la surpopulation mondiale… chacun représente une pièce d’un puzzle qui dresse le portrait des Etats-Unis d’aujourd’hui, dénonçant le primat de la quête du profit et réglant au passage quelques comptes avec G.W. Bush et sa bande de «neocons» (voir la discussion instructive sur la liberté – «Freedom» en anglais, à ce qu’il me semble – exactement au milieu du roman, p. 345 à 350 !).
Une constante qui nous frappe : la désillusion. Tout le monde est plus ou moins en proie à la déprime ! Franzen le souligne lui-même : «Pourquoi notre pays si beau et si libre est-il également si malheureux ?» (v. toujours la même interview dans Télérama). Evidemment, le roman n’apporte pas de réponse définitive, il ne donne que des pistes de réflexion. D’ailleurs, il me semble que bon nombre de ces pistes devraient nous engager à la réflexion aussi, nous autres Européens !
On sort de cette lecture avec un sentiment de mélancolie assez persistant !

(traduit de l’anglais par Anne Wicke et paru aux Editions de l’Olivier)