Egolf - seigneur

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(par Alexandra)

J’avoue que la 4è de couverture m’a longuement fait hésiter avant de lire ce premier roman de Tristan Egolf qui «[…] commence avec la mort d’un mammouth à l’ère glacière et finit par une burlesque chasse au porc lors d’un enterrement  […] Entre-temps, on assiste à deux inondations, à quatorze bagarres, à trois incendies criminels, à une émeute dans une mairie, à une tornade dévastatrice et à l’invasion de méthodistes déchaînés ; on suit la révolte d’une équipe d’éboueurs et on voit comment un match de basket se transforme en cataclysme […]» … On dirait du Paasilinna plus plus plus… M’enfin, trop, c’est trop ! Il a fallu qu’une de mes filles me parle en termes plutôt positifs de «Kornwolf» du même auteur pour que je me décide enfin d’affronter ce monument.
Et pourtant, ce n’était pas gagné ! Encore fallait-il surmonter le prologue ! Heureusement qu’il n’est pas très très très long, car dans les rato-bastonnades et étripages entre  trolls, nains, rats de rivière, citrons et autres bêtes curieuses qui semblent peupler la  ville de Baker, là-bas quelque par dans le Midwest fermier américain, on a beaucoup de mal à se situer… de quoi nous parle-t-on à la fin ?
Bon. J’ai tenté de faire abstraction de cette entrée en matière déconcertante, et j’ai poursuivi ma lecture. Et l’horizon s’éclaircit ! Ouf ! Sauvée! Je n’aime pas abandonner un livre!
Donc, sachez qu’il y a bien un héros humain dans cette histoire, ou plutôt un anti-héros: j’ai nommé John Kaltenbrunner, personnage haut en couleurs, sorte de picaro célino-cervanto-rabelaisien, créature à mi-chemin entre le génie et le débile profond, marginal inéluctablement mis sur la touche dès la petite enfance par toute la collectivité, maltraité voire torturé par ses congénères dégénérés et qui ne trouve d’autre solution pour survivre que de se replier sur lui-même et de se consacrer vigoureusement à la ferme de sa mère qu’il fait prospérer du haut de ses 14 ans environ.
Lorsque sa mère tombe gravement malade et que les «harpies» (entendez par là des bonnes sœurs méthodistes) essaient de mettre la main sur ce qui reste de la propriété familiale, John déraille sérieusement et, tel un kamikaze suicidaire, se lance dans l’entreprise de destruction systématique de la ferme qui aboutira à un état de siège dont il sort difficilement et qui lui vaut la prison.
A sa sortie, il tente de reprendre  pied dans la vie, mais il est poursuivi par la malchance. Pourtant, il refuse de quitter la région : «Il était installé à demeure sur le lieu du crime, et il ne pouvait y échapper. Comme tout être raisonnablement sensible né dans un cul-de-sac de campagne, ostracisé comme idiot, traité de crétin, de perdant-né et de monstre par une fraternité de fascistoïdes et de tyrans domestiques, il cultiva bientôt une haine implacable […] envers la communauté qui l’entourait Vivotant de petits boulots, crevant quasiment de faim, il dégringole l’échelle sociale jusqu’à dénicher un emploi comme « torche-colline », c.à.d. éboueur, exclu de la société parmi d’autres exclus. C’est là qu’il verra arriver son heure de gloire et l’occasion d’une vengeance contre la ville de Baker : il organisera une grève générale des services de ramassage des ordures qui plongera  dans l’apocalypse le comté entier!
J’avoue qu’après mon appréhension initiale, puis mon enthousiasme pendant les 300 pages suivantes, je me suis lassée un peu… les 250 dernières pages ne constituent en fait que la description minutieuse de cette grève et de ses conséquences, quasiment minute par minute. Certes, c’est haut en couleur et le verbe d’une puissance furieuse, mais là où la période de l’adolescence de John nous avait mis face à la vision d’une Amérique loin de celle présentée par les séries télévisées, l’époque de l’âge adulte vire à la caricature par trop caricaturale. L’aspect critique disparaît derrière la performance d’écrivain, le burlesque prend le dessus, le propos perd son impact. C’est dommage !
Pour aller jusqu’au bout, j’ai finalement lu en diagonale les 100 dernières pages !
Une impression mitigée donc. Des pages époustouflantes et de l’ennui. Mais un vrai auteur, c’est évident.


(Un coup de chapeau pour le traducteur Rémy Lambrechts, qui n’a pas eu la tâche facile, c’est sûr ! Paru chez Gallimard, et en format poche dans la collection Folio)