Harrison - Une odyssée américaine(par Alexandra)

Encore un Jim Harrison dans la veine des derniers Jim Harrison… visiblement en mal d’inspiration !

Cliff, soixante ans, ancien prof de littérature reconverti en fermier dans le Michigan, est abandonné par sa femme après 38 ans de mariage. Rangeant ses affaires avant de quitter définitivement sa ferme, Cliff tombe sur un vieux puzzle pour enfants qui a jadis appartenu à son petit frère trisomique et qui comporte 48 pièces représentant les états des Etats-Unis. Ceci donne à Cliff l’idée de faire le tour du pays. Il décide d’emporter le puzzle pour en lancer une pièce par la fenêtre de sa voiture à chaque fois qu’il franchira la frontière d’un nouvel état…

Wisconsin, Minnesota, South et North Dakota… la route mène vers l’ouest. On s’attend à un récit de voyage truffé d’aventures et de descriptions à couper le souffle comme Harrison sait si bien les faire… Or, il n’en est rien. Cliff traverse les premiers états sans états d’âme autre que le regret de ne pas être accompagné par Lola, sa vieille chienne fidèle. Nous avons droit à un constant va et vient désabusé entre le voyage et les souvenirs de Cliff, le plus souvent d’une banalité affligeante. Pour un temps, il est accompagné par une des ses anciennes élèves, de vingt ans sa cadette ; l’occasion de pester contre le téléphone portable et autres nouvelles technologies ; occasion aussi de parties de jambes en l’air et de confidences du style : « Je bandais tellement qu’on aurait pu accrocher un sceau de lait à ma verge »… A chaque nouvel état, Cliff nous gratifie de son oiseau fétiche et de sa plante emblématique, ainsi que de sa devise… il photographie des bovins… Il le dit lui-même, son «esprit retourne 40 ans en arrière, à l’époque où mon cerveau était si vivant que je réussissais à peine de trouver le sommeil. Peut-être que mon cerveau s’est adjoint trois estomacs, comme les vaches ruminantes, ralentissant ainsi considérablement le processus de pensée

Au fur et à mesure néanmoins, son cerveau se remet en service. D’abord, il trouve un but à son voyage : renommer les états des Etats-Unis et la majorité des oiseaux qui méritent des noms plus poétiques. A partir de ce moment-là, Cliff s’ouvre. Il commence à voir son environnement, à ressentir des sensations enfouies depuis longtemps. Cessant d’obéir à son ex-femme, son fils ou son ancienne élève, il recommence à décider lui-même de sa vie, de ses actes. Il se remet sur ses propres pieds, sa pensée gagne en précision et en consistance. Il retrouve ses auteurs préférés : Emerson, Hart Crane, Edna St. Vincent Millay, Thoreau, et encore Thoreau. Il pense de moins en moins à son chien et se met à goûter l’instant, pêchant par exemple à la mouche pendant neuf heures d’affilé dans la Big Hole River, au Montana, prenant des «créatures divines» qu’il rejette à l’eau en pleurant d’émotion…

C’est l’odyssée d’un homme vidé de sa substance par des dizaines d’années de routine et dont la vie se résume tellement bien par ce vers d’Edna St. Vincent Millay qu’il cite : « La vie doit continuer, mais j’ai oublié pourquoi. » (p. 40).

Comme je l’ai laissé entendre au début de ce commentaire, je suis quand même assez déçue par ce livre. Tous les thèmes chers à Jim Harrison (et à mon coeur!) sont présents, certes, mais seulement sous-jacents, en passant. Je suis, comme beaucoup, une fervente admiratrice de «Dalva», de «La route du retour» aussi, et je dois avouer qu’à chaque nouvel opus de l’auteur, je ne puis m’empêcher de rechercher la  puissance narrative, la profondeur des propos et la finesse des personnages de ces deux romans qui m’ont vraiment procuré des émotions fortes et m’ont marquée durablement. Hélas, je n’ai plus jamais retrouvé tout cela !

(traduit par Brice Matthieussent et paru en format poche aux éditions « J’ai lu »)