Farah - Lait aigre-doux(par Alexandra)

(1er volet de la trilogie « Variations sur le thème d’une dictature africaine »)

Je ne connais pas très bien la littérature africaine, et c’est donc avec grand intérêt que je me suis plongée dans l’œuvre de cet auteur somalien. Comme le titre de cette trilogie (publiée entre 1979 et 1982) nous l’indique, il s’agit d’un livre éminemment  politique, d’un véritable pamphlet contre la dictature instaurée en Somalie par un coup d’état en 1969 par le général Mohamed Siyaad Barre (resté au pouvoir jusqu’en 1991).

Nous nous trouvons (si j’ai bien compris) à Beidoa, quelque part dans le sud de la Somalie. Un jeune homme de 29 ans, Soyaan, est victime d’une indigestion. Nous apprenons sur lui qu’il a écrit un manifeste contre le pouvoir (le « mémorandum »), qu’il a une relation avec une femme qui « appartient » à un homme important, qu’il est un « homme de manœuvre, de rhétorique, de polémique et de politique »… Nous apprendrons plus tard qu’il a fait ses études en Italie et qu’il officie comme conseiller économique du gouvernement. Il a ses entrées dans les plus hautes sphères du pouvoir.

Soyaan meurt dans les bras de son frère jumeau Loyaan (dentiste et «homme de scènes mélodramatiques et d’emportement ») qui recueille ses derniers mots. Pour toute la famille, il paraît évident que cette mort ne peut être naturelle. « De quoi est mort Soyaan ? », cette question hantera tous les esprits. L’explication officielle, « de complications », ne satisfait pas son frère Loyaan qui se met en quête de la vérité. Il soupçonne ces  « complications » d’être plus politiques que médicales, d’autant plus que la mère a retrouvé dans les vêtements de Soyaan un bref manuscrit, une violente diatribe contre le pouvoir et le KGB. Loyaan comprend que son frère faisait partie d’un réseau d’opposition clandestin.

Pendant sept jours, Loyaan va faire le tour de toutes les personnes ayant été en contact avec son frère pour leur demander des explications, des éclaircissements. Il essaye de mettre bout à bout les informations, de démêler le vrai du faux, l’information de la désinformation…

Désinformation. C’est un des maîtres-mots dans l’histoire. Car nous sommes bien dans un système politique qui se veut communiste révolutionnaire, à l’instar du grand ami soviétique (en ces années-là, avant la brouille). On y torture, on fait disparaître sans états d’âme les opposants, ou alors on les récupère et les instrumentalise. Ce qui se passera pour Soyaan : avec la complicité achetée du père, le pouvoir proclamera Soyaan héros de la révolution, soi-disant mort en prononçant ces derniers mots : « Le Travail, c’est l’Honneur ». Loyaan ne peut accepter cette mainmise sur l’âme de son frère défunt. Il clamera son refus de plus en plus fort, de plus en plus haut, poussé par une voix intérieure, la « voix des anges », la voix de « sa raison articulée »… (Halte là ! Pas d’autres spoils !)

Personnellement, la dimension politique du roman m’a bien plus impressionnée que le reste. Je suis toujours en admiration devant des gens comme Nuruddin Farah, qui mettent leur vie en danger pour dénoncer une dictature. Et on ne peut pas dire qu’il mette des gants !!!  Avec lucidité et précision, il démonte tous les rouages du système.

Mais sa critique ne s’arrête pas au système politique. Il s’attaque également aux mentalités dans son pays tiraillé entre traditions et modernité, entre superstitions et nouvelles technologies, un pays, où des Mig 21 survolent des villages où les femmes croient à la sorcellerie et pratiquent « des rituels de cheveux brûles ». Il met en accusation le machisme ambiant, les « patriarches »  qui appliquent au sein de la famille les mêmes principes arbitraires que le dictateur applique à son pays. Le père des jumeaux en est un exemple criant.

D’un point de vue stylistique, je n’ai pas trop aimé ce livre. L’écriture est trop lourde à mon goût, empesée et en même temps maladroite. Les dialogues manquent de naturel (problème de traduction ?), et les quelques envolés lyriques m’ont laissée de marbre. Mais je pense que c’est un livre, un auteur, qu’il faut lire pour ne pas oublier qu’il y a toujours actuellement des dictatures terribles dans le monde ; pour ne pas oublier la Somalie non plus, ou ce qu’il en reste, classée « pays le plus « défaillant au monde » !

(paru en format poche chez 10/18)