Sorente - panique(par Alexandra)

Voilà un roman qui stimule nos méninges !
Au centre : Adèle, Roman, Jérôme, Violaine. Ils ont tous entre 20 et 23 ans, sont tous polytechniciens. Adèle sort avec Roman, Jérôme sort avec Violaine. A part la très privilégiée Violaine, fifille à son papa directeur d’une grande entreprise, ils ont tous un passé plutôt difficile qui les prédestine à une perception de la réalité différente de celle de la plupart de leurs congénères.
Adèle, Roman et Jérôme sont en révolte contre la société régie par la double logique économique et sécuritaire. Pour exprimer leur désaccord, ils décident de commettre «leur canular» : de pirater l’intervention télévisuelle du Président de la République à propos d’une assurance obligatoire avant chaque rapport sexuel (!), remplaçant son image par leur manifeste en faveur du «devoir de jubilation».
Parallèlement, ils font connaissance avec un nommé Mandés (est-ce du «verlan» pour ‘dément’ ? ‘démon’ ?...). Se disant écrivain-philosophe spécialisé dans la psychologie des foules, il est très riche tout en adoptant l’allure d’un clodo (quoiqu’un peu extravagant…). Dieu pour Jérôme, oiseau de proie pour Adèle, Mandés se révèle grand manipulateur quand il fait afficher sur tous les espaces publicitaires parisiens la phrase trouvée par Slut, artiste-performer maudit : «LA COMPOSITION DE L’AIR EST EN TRAIN DE SE MODIFIER. » S’ensuit la « Panique » du titre !
Ceci pour l’histoire.

Or, c’est loin d’être tout ! Car dans cette histoire, le surnaturel fait irruption. Mandés s’adjoint deux acolytes, le Professeur Soma, «onirologue des matériaux», et l’éphèbe Lycaon (le loup ?). Ce trio infernal incarnera trois avatars du dieu Pan, s’appliquant à nourrir de façon fort peu rationnelle la panique déclenchée. Des événements inexplicables ont lieu : à la terrasse d’un café, les clients se mettent à hurler comme des loups… Tous les Parisiens font le même cauchemar la même nuit… Jérôme perd la tête (dans le sens littéral), ce qui ne l’empêche pas de continuer à vivre et d’effrayer la population par son aspect monstrueux… L’irrationnel prend le dessus.

C’est vrai, c’est un livre quelque peu déstabilisant qui peut se lire à plusieurs niveaux : roman fantastique (jubilatoire par moments !), leçon sur la psychologie des masses, conte philosophique qui nous interroge sur des thèmes comme le réel, la raison, le sens de la vie ou encore la création… l’ensemble est riche, très riche !
La critique de notre société actuelle affleure partout : le Président de la République est un magnat des médias qui ne s’adresse pas à des citoyens, mais à «des ménagères», le principe régnant étant l’utilité ; les citadins deviennent des «caméléons urbains que la peur camoufle dans le gris des murs » ; Jérôme doit, pour s’intégrer, décrocher son premier CDI, abandonner ses rêves au profit de dix heures de bureau par jour qui ne laissent plus de place pour sa passion, l’écriture. D’emblée, ce futur lui inspire une «sensation d’agonie», son costume cache «un corps anesthésié», des «rêves piétinés»... Pour que la femme qu’il aime l’aime tel qu’il est, il faudra que Jérôme perde sa tête ! Mais elle aussi n’est qu’une victime de l’idéologie qui nous gouverne, une «captive enchaînée», «une princesse sacrifiée»… Des personnages secondaires nous rappellent qu’il n’y a pas que des chanceux sur terre. Ainsi Slut, artiste en vogue conçu pendant le tournage d’un «gang-bang» mettant en scène sa mère «nymphette du porno» et une centaine d’athlètes. Il trouvera son âme sœur en la personne de Rage, qui a perdu ses deux bras lors d’un attentat tchétchène dans une école russe. Avec d’autres exclus, représentants de la fin comme eux, ils visitent symboliquement la salle dédiée aux espèces disparues au Musée d’Histoire Naturelle…

Certes, j’ai beaucoup dit de ce roman qui m’a vraiment interpellée, mais il reste encore plus à découvrir et surtout à expliquer et interpréter ! Pour moi, il sort vraiment du lot. J’ai hâte d’ explorer plus loin l’œuvre de cette auteure.

(paru aux éditions Grasset)