Maugham - le fil du rasoir(par Alexandra)

J’ai lu ce roman une première fois il y a 25 ans. Bien sûr, l’intrigue m’a échappé depuis, mais j'ai gardé le souvenir d’une lecture «captivante». Je dois admettre que la relecture m’a peut-être un peu moins captivée, mais j’ai néanmoins pris du plaisir à me replonger dans ces destinées d’un autre âge, narrées dans un esprit et un style qui ont pris la poussière, certes, mais qui me procurent un sentiment quelque peu douillet (comme calée dans un vieux canapé en velours rouge moelleux, avec plein de gros coussins, bien au chaud…)

L’histoire nous est rapportée par l’auteur en personne qui joue, pour ainsi dire, son propre rôle. Il prétend avoir fréquenté les personnes dont il nous raconte la vie. Il appartient à la même couche sociale et partage leurs valeurs, même si, en tant qu’écrivain, il se doit de prendre un peu de hauteur et de distance ironique. Chose facile finalement, car il est Britannique, tandis que tous les autres sont Américains, mais de ces Américains de la « bonne » société de l’entre-deux-guerres qui vivent en Europe, de préférence à Paris ou sur la « Riviera », et qui font le déplacement à Londres quand il faut acheter de nouvelles chaussures ou faire broder leurs initiales sur leurs sous-vêtements… Vous voyez le genre !

Il n’est pas évident de donner à l’un ou l’autre des personnages le statut de personnage principal. Leurs histoires s’entremêlent, se séparent, se rejoignent pour former le portrait d’une société bien spécifique. Il y a là Elliott Templeton, espèce de dandy vieillissant qui a « le sens parfait des relations mondaines ». Avec une certaine tendresse, Maugham nous le décrit comme « un cas profondément tragique ». Les hautes sphères sont  sa raison de vivre, « une réception, l’air qu’il respirait ; ne pas être prié à l’une d’elles, un affront ; être seul, une mortification. » Il frise le ridicule dans son besoin de reconnaissance sociale, et les efforts désespérés qu’il fait pour entretenir sa position dans le monde  nous inspirent presque de la pitié !

Templeton se trouve aux antipodes de Larry, l’ex-fiancée de sa nièce Isabel. Aviateur pendant la 1ère guerre, Larry a vu un ami mourir. Cette expérience l’a profondément traumatisé. Désormais, il s’interroge sur le sens de sa vie et préfère renoncer à la position sociale et la fortune qui s’offrent à lui pour « flâner ». Des milieux artistiques parisiens, en passant par les mines du Nord de la France, une ferme puis un monastère en Allemagne, il « flânera » jusqu’en Inde où, suivant l’enseignement d’un gourou, il aura enfin LA révélation qui fera de lui un être que Maugham qualifiera d’ « exceptionnel »…

Son ex-fiancée Isabel, par contre, n’a pas de tolérance pour ce genre de parcours. Elle aspire à une vie aisée et facile qu’elle trouvera auprès de Gray, fils de banquier et bientôt banquier richissime lui-même. Jeune grue écervelée au début, elle se mue en épouse pragmatique quand elle devra faire face à la faillite de son mari en 1929. Parallèlement, elle conservera des sentiments forts pour Larry, allant jusqu’à s’arroger des droits sur lui : elle n’hésitera pas à recourir à des moyens infâmes pour éloigner une autre femme …

Tous ces caractères (et quelques autres plus secondaires) sont vraiment très finement dessinés. Tous représentent une manière différente d’envisager l’existence, de réagir aux hauts et bas qu’elle nous réserve, de prendre les bonnes ou mauvaises décisions. Maugham ne les juge pas, et il n’est jamais moralisant (ce qui n’est pas pour me déplaire !). Il nous les montre en nous rappelant qu’ « Il est difficile de passer sur le fil d’un rasoir. Aussi difficile, disent les sages, est le chemin qui mène au salut ». C’est de ce vers de la Katha-Upanishad qu’est inspiré le titre du roman !

 

 (traduit de l’anglais par Renée L. Oungre)