Germain - Tobie

(par Alexandra)

Voici un livre comme je les aime bien : profond, tout en finesse, sans fioritures ni effets tapageurs, éminemment poétique et intemporel…

Sylvie Germain a transposé à l’époque moderne le Livre de Tobie (ou Tobit) de l’Ancien Testament. Si l’on ne le sait pas, on ne pourra pas le deviner (sauf à posséder une bonne culture biblique…). Elle en a gardé les éléments clés, mais sans mettre en avant la dimension religieuse (même si pour l’auteure, elle doit certainement avoir son importance, c’est hors de doute…).

Tobie est ici un gamin du marais Poitevin. Au début du roman, on le retrouve errant sur son tricycle sur une route la nuit. En fait, sa mère vient de se tuer à cheval dans des circonstances très étranges, et à la maison tout est sens dessus-dessous.

La suite nous raconte l’histoire de la famille de Tobie, histoire faite de douleur et de souffrance, de maladie, folie, violence… et de guérisons miraculeuses…

Comme le Tobie de la Bible, notre Tobie partira sur la route accompagné d’un mystérieux personnage qui le guidera et dont nous ne savons strictement rien si ce n’est son nom : Raphaël (et oui, l’archange…). Et comme dans la Bible, il rencontrera sa future femme (Sarra) qu’il libérera des démons qui la torturent. Après son voyage, il reviendra chez lui et guérira son père…

C’est un récit initiatique très complexe malgré son apparente simplicité. Ce que j’ai beaucoup aimé (très personnellement), c’est l’omniprésence de la nature, de ses couleurs, ses odeurs. On la sent, on la respire, on s’en enivre avec les personnages, on s’y fond avec eux…

Exemple:

« Sarra va s’accroupir sur les rochers tout gluants de varech […] Elle ferme les yeux, respire profondément l’odeur puissante répandue par la marée basse. Elle s’imprègne de l’odeur de l’estuaire et de ses eaux mêlées, celle de la vase, de la matière primordiale ; elle accueille dans sa chaire l’odeur amère et vive de cette bouche de terre s’ouvrant sur l’océan, de cette bouche aux lèvres limoneuses brûlée d’histoire, et de passions humaines, assoiffée d’espace, de grand large, de cette bouche ourlée de vignes de vergers,  de jardins, de forêts, et qui, tout en chantant la splendeur, la bonté, la prodigalité de cette terre nourricière, crie en silence vers l’infini, vers autre et plus qu’elle-même. Sarra revivifie son cœur dans l’écoute de cette bouche millénaire qui sourit à la mer, éprise d’immensité […] »

Oui, «éprise d’immensité » … !

« Elle s’allonge sur les algues. Elle retient son souffle pour mieux entendre celui du soir et de l’estuaire. Lentement sa respiration s’apaise, se met au diapason de celles des éléments […] »

Au diapason de la respiration des éléments ! J’adore ! Je m’y vois !

Ce que je retiendrai également de ce roman, ce sont les pages sur la peinture, celle du Caravage et de Francis Bacon en particulier. C’est en s’inspirant de ces peintres-là que Ragouël, le père de Sarra essaie de représenter la souffrance de sa fille… ce sont des pages qui me semblent  aller tout droit au cœur de la question de ce qu’est l’art !

Une lecture que j’emporterai pour un long séjour sur une île solitaire !

(paru en format poche chez Folio)