Widmer - Top Dogs

(par Alexandra)

Urs Widmer est un auteur contemporain suisse de langue allemande. Très connu dans l’espace germanophone, il a été récompensé de nombreux prix littéraires. Il a une œuvre assez importante à son actif qui comprend autant de prose que de théâtre.

« Top Dogs » est une pièce de théâtre qui nous plonge au cœur de la réalité professionnelle de nos jours, plus précisément au cœur de cette triste réalité qu’est le chômage. Or, ici les chômeurs n’appartiennent pas à la catégorie socioprofessionnelle à laquelle nous penserions tout de suite (les « bas-salaires ») mais il s’agit de managers de haut niveau, de décideurs, d’ «alphas », de « top dogs » donc.

Sept anciens cadres supérieurs et une formatrice se retrouvent dans les locaux d’une agence de « outplacing », entendez par là une agence de reconversion chargée de leur redonner de la confiance et de les réinsérer dans le monde du travail. Ils vont suivre un stage qui parodie la thérapie de groupe comprenant confessions personnelles / écoute de l’autre, jeux de rôle, improvisations, expression corporelle et même des conseils d’ordre vestimentaire…

Essayant de sauvegarder les apparences au début de leur réunion, le vernis des personnages craque au fur et à mesure des différents exercices auxquels ils sont soumis. Leurs attitudes et discours de décideurs cèdent la place à l’aveu du désespoir. La vision que chacun a de soi-même en prend un méchant coup !  Se croyant irremplaçables, tous découvrent qu’ils ne représentent en vérité qu’une toute petite roue dans un grand engrenage ; que malgré l’importance que l’on peut avoir au sein de son entreprise, on n’est à l’abri de l’arbitraire de l’économie de marché. L’un d’eux résume avec amertume la situation: «Le businesse, c’est la guerre. Du sang et des larmes. C’est ainsi.»

Le tout est volontairement tiré vers le grotesque par l’auteur qui cherche ainsi à empêcher le spectateur de s’identifier avec les personnages (un peu comme chez Brecht). Contrairement à eux qui restent obnubilés par leur malheur et la honte qu’ils éprouvent, le spectateur doit aiguiser son œil critique pour pouvoir comprendre ce qui ne tourne pas rond dans cet univers impitoyable qu’est le monde des entreprises.

Il est vrai que la pièce n’est pas très complexe ni très difficile à comprendre pour le plus grand nombre, mais elle est efficace, et en cela , l’auteur atteint son objectif.

(paru en français aux éditions de L’Arche)