Szabo - le faon

(par Alexandra)

Mon deuxième roman de Magda Szabó, auteure hongroise qui gagne décidément à être connue !

J’ai beaucoup aimé «La Porte» qui m’avait vraiment prise à la gorge, et «Le faon» ne m’a pas décue non plus, loin de là ! Plus difficile à lire, certes, mais ô combien suffocant dès qu’on a réussi à pénétrer l’esprit de la narratrice, à s’imprégner des ses souvenirs, ses blessures, ses espoirs et ses regrets…

Il s’agit en fait d’un long monologue dans lequel Eszter (c’est le prénom de la narratrice) s’adresse à un homme que d’emblée, nous devinons son amant. C’est à lui qu’elle raconte sa vie, se dévoile, explique ses actes.

Pendant un moment, je me suis demandée à quoi elle voulait en venir à force de sauter du coq à l’âne, du passé au présent, d’un personnage à l’autre sans même commencer un nouveau paragraphe ! Il faut suivre ! Ou mieux : se laisser aller et prendre la narration pour ce qu’elle est : un flux continu de souvenirs, d’associations d’idées qui s’enchaînent et s’entraînent …

Et puis, au fur et à mesure, tout s’éclaircit : ayant vécu dans un dénuement extrême pendant son enfance et adolescence, Eszter nourrit depuis toujours une haine féroce vis-à-vis d’Angela, petite fille (puis femme) modèle, belle, riche, et bonne par-dessus le marché… Angela représente tout ce qu’Eszter aurait voulu être : une fille choyée par ses parents, vivant dans un monde dépourvu de laideur et d’humiliation, entourée de belles choses. Le faon qu’Angela reçoit en cadeau un jour cristallisera l’envie, la jalousie d’Eszter. Ne supportant pas qu’Angela ait droit à ce bonheur, Eszter tentera de s’en emparer et, involontairement, le détruira.

Mais ce n’est que le début ! Car à force de volonté et de travail, Eszter deviendra une comédienne adulée dans son pays. Elle tombera amoureuse d’un homme marié … à Angela, justement. Et comme elle s’était emparé du faon, elle s’emparera de son mari.

Elle n’est pas heureuse pour autant, Eszter. Elle se voit comme un « monstre », un monstre de haine et de cruauté qui, en public, s’invente un rôle, ne révélant jamais rien de ses vraies pensées ou intentions. Son amant ne saisit pas l’origine de sa jalousie, et elle est incapable de la lui expliquer en face. Ce n’est que dans son monologue qu’elle arrive à formuler sa peine en l’implorant : « Devine donc, puisque tu m’aimes. Devine ce que mes lèvres se refusent à dire. Tu dois rebâtir cette maison de la Digue que tu n‘as jamais vue, qui n’existe plus, tu dois rebâtir la maison et le reste, la cuisine de la mère Karasz, les baisers de Béla, Ambrus et ses cochons ; tu dois comprendre que je hais Angela, et les raisons de ma haine. » Au fond d’elle-même, elle lui reproche de ne pouvoir accomplir l’impossible : effacer son traumatisme d'enfance et lui offrir un nouveau passé 

Sincèrement, le personnage d’Eszter m’a fait froid dans le dos. Elle est seule, très seule dans la carapace qu’elle s’est forgée pour affronter l’existence. Cela apparaît clairement quand elle parle de la mort de sa mère : « Mère mourut à Budapest, à l’hôpital Kutvölgyi. Après sa mort, l’infirmière vida dans mon sac en vernis le contenu de sa table de nuit (…) J’abandonnai tout à cette fille, y compris le sac (...). Je descendis l’escalier en sifflotant, tandis qu’une larme coulait le long de mon nez. Je sifflotais parce que j’en avais fini une fois pour toutes. Il ne me restait qu’à mettre de l’ordre chez moi et je serai seule, absolument seule, je n’aurai plus à trembler pour qui que ce fût. »

Aveu effrayant ! On ne sait plus si l’on doit avoir pitié d’Eszter ou la condamner. Mais la complexité de son personnage la rend également si attachante ! Et nous, lecteurs, nous connaissons son passé…

(traduit du hongrois et paru aux éditions Viviane Hamy)