Martinez - murmures

(par Alexandra)

 C’est le 2e roman de Carole Martinez, plutôt réussi. J’avais adoré son premier, « Le cœur cousu », et évidemment j’ai entamé la lecture de celui-ci en espérant vivement qu’il soit à la hauteur du premier !

Je ne dirais pas que je suis déçue, non, c’est quand même un très joli roman, mais je ne ressens tout de même pas le même enthousiasme. Il faut avouer toutefois que « Le cœur cousu » m’avait réellement envoûtée…

L’action du « Domaine des murmures » se situe au Moyen Age, au 12è siècle, à cette époque ou religion et superstitions se taillaient la part belle dans la vie des gens…

La narratrice, Esclarmonde, nous conte son histoire. Fille du seigneur des Murmures, domaine quelque part en Bourgogne, elle ne veut pas se plier à la politique maritale de son époque. Elle n’a aucune envie d’épouser l’homme qu’on lui destine et décide, pour échapper au mariage forcée, de vouer sa vie au Christ ; de devenir une « recluse » en se faisant emmurer vivante dans la chapelle du domaine. Son père possessif ne supportant pas cette décision la viole le jour même de la cérémonie. Neuf mois plus tard, Esclarmonde donnera naissance à un fils, Elzéar. Or, personne ne devinera la superchérie, et cette naissance passera pour un miracle qui fera d’Esclarmonde une sainte. Son père coupable expiera son péché en accompagnant Barberousse dans sa dernièr croisade malheureuse…

Comme dans « Le cœur cousu », il y a une ambiance qui s’instaure grâce au ton, à la langue qui évoque ici les romans courtois médiévaux, avec tout le merveilleux qu’ils comportent.  Mais la perspective est éminemment différente (et très critique) car le narrateur est une femme étouffée par les contraintes et instrumentalisée par les calculs bassement terre à terre d’un monde dirigé par les hommes. Ainsi, parlant de son prétendant, elle nous confie :

« Ma matrice le projetterait dans l’avenir, il labourerait ma chair comme il faut pour que sa gloire pût s’y enraciner, pour que sa descendance fût forêt, beaux garçons qui, prenant sa suite, porteraient son nom, abriteraient son sang, sa mémoire, sa gloire pour le siècle des siècles, sans compter la dot et l’alliance attachées à celle qu’on lui donnait jusqu’à ce que mort s’ensuive. Je ne serais qu’un pudique récipient que les grossesses successives finiraient par emporter. »

Le paradoxe : en devenant une « recluse », elle gagne sa liberté. Certes, le prix à payer est important, mais elle y trouve son compte. Forte de son statut de sainte, elle s’épanouit en exerçant un pouvoir « dangereusement exaltant », car les gens ont besoin d’elle, ont besoin de miracles, elle « a charge d’âmes » et devient manipulatrice à son tour avant de voir tourner définitivement le vent …

Les lycéens ont bien fait d’attribuer à ce roman le Goncourt des Lycéens 2011 !

(paru en format poche chez Folio)