Djebar - Les alouettes naïves

(par Alexandra)

 « Les alouettes naïves » est pour moi le roman d’une génération perdue, d’une génération déracinée de jeunes Algériens marqués par la guerre, l’exil, l’attente d’un monde meilleur.

Omar, Rachid, N’fissa sont les protagonistes principaux. Nous sommes à la fin des années 50, début 60, en pleine Guerre d’Algérie. Ils ont entre 20 et 25 ans, ils vivent à Tunis, au milieu d’autres réfugiés algériens. Omar s’occupe d’orphelinats pour des enfants algériens échoués là, Rachid est journaliste, N’fissa… on ne sait trop. Les hommes se rendent régulièrement sur la frontière, la ligne « Môrice », pour tenter de déstabiliser l’ennemi français, à défaut de pouvoir le vaincre. Les femmes attendent.

En fait, tous attendent. L’exil signifie pour eux que l’on ne vit pas, on survit seulement. Encore que certains franchissent le pas, tombent amoureux, se marient. Comme Rachid et N’fissa. Et leur bonheur paraît indécent aux yeux des autres.

A partir de cette situation, la narration se déploie en perspectives multiples. Des flashbacks vers un « autrefois » tellement plus heureux alternent avec le triste quotidien tunisien…

Omar et Rachid sont des amis d’enfance. Ils ont grandi ensemble, puis leurs chemins se sont séparés, puis recroisés. Omar, en partie narrateur de l’histoire, s’est destiné à la médecine. Dans le couple d’amis qu’il forme avec Rachid, il semble le plus faible des deux, mais en vérité, Rachid, l’homme « entier et libre », cache bien des failles.

N’fissa est jeune femme étonnante et détonante dans cette Algérie des années 50. Grâce à son père qui a une « dévotion » pour les livres, elle bénéficie d’une éducation libérale, audacieuse. Elle ne porte pas le voile, elle fait des études à Alger, choisit elle-même son fiancé ; fiancé qu’elle accompagne dans le maquis avant qu’il ne se fasse tuer. Arrêtée, emprisonnée, son père arrive à la faire libérer et la ramène à la maison. Mais avec l’extension de la Guerre, l’étau se resserre, et elle doit prendre le chemin de Tunis où elle rencontre Rachid et Omar…

Il est impossible de tout résumer (et le but n’est pas là, de toute façon), car le roman foisonne de détails, de réflexions, d’anecdotes. De personnages annexes aussi qui constituent autant de pièces de cette mosaïque de la société algérienne de cette époque.

Ne connaissant pas l’auteure, j’ai abordé ce roman avec l’idée que j’allais lire un brûlot politique, très « anticolonialiste »…  Erreur ! Bien sûr, la politique transparaît partout, le conflit franco-algérien étant le déclencheur des changements dans la vie de nos personnages. Mais point de propagande ici, point de diabolisation des Français, pas d’idéalisation des combattants algériens non plus, d’ailleurs. Aucune réduction simpliste de l’Histoire…

Non, le roman nous parle d’individus et de leur devenir ; de leurs aspirations, leurs désillusions ; de leur passage d’ « alouettes naïves » (même si le titre est expliqué autrement) à l’état d’adultes égratignés par le destin…

Mon personnage préféré est N’fissa, cette jeune femme qui, sous ses extérieurs de femme moderne, chérit ses souvenirs d’enfance au sein de sa famille, d’un univers de femmes qui lui procurait chaleur, protection, complicité. Il y a des scènes magnifiques ! Je prends l’exemple de celle du hammam où elle se rend avec sa mère pour le bain du jeudi. Ou les descriptions de préparatifs de fêtes, la narration des étés « à la campagne » aussi … On sent l’odeur du jasmin, de la grenade, des fleurs d’oranger… Il y a une nostalgie qui en émane, un air de « paradis perdu »  qui tranche singulièrement avec la condition de femme émancipée obligée d’assumer ses choix !

On est pris d’une envie d’Orient d’autrefois…

C’est certainement ce que je retiendrai de ce roman !

(paru en format poche chez Babel)