Jenni - L'art de la guerre

(par Alexandra)

Le titre avait tout pour me rebuter. Je n’aime pas les romans de guerre, et, étant profondément antimilitariste, « l’art » militaire m’insupporte !

Puis, feuilletant tout de même l’ouvrage chez un libraire, je suis tombée sur des passages au hasard qui me plaisaient et qui semblaient parler de bien autre chose que de la guerre. J’ai donc plongé, et je m’en réjouis.

Ce roman consiste en réalité en deux livres dont les chapitres alternent : d’un côté, les chapitres « commentaires », dans lesquels le narrateur nous parle de sa propre vie, commente l’actualité, donne son point de vue (divagant sérieusement parfois); et de l’autre, les chapitres « roman » qui constituent la biographie que le narrateur est en train d’écrire, biographie d’un vieux monsieur du nom de Victor Salagnon.

Le narrateur prétend que Salagnon l’a sauvé du désespoir car, englué dans une vie qu’il n’a pas vraiment choisi (travail, maison, femme… et dans cet ordre-là, svp. !), il a disjoncté, commis des actes irréparables, s’est retrouvé dans la plus grande des solitudes, « désinstallé » comme un programme, « désactivant une à une les idées qui (l)’animaient », « essayant de ne plus agir pour éviter d’être agi. ».

C’est quand il est au plus bas de sa vie qu’il fait la connaissance de Victor Salagnon, ancien militaire, homme de toutes les guerres, mais aussi peintre depuis toujours et vieux sage. Le narrateur lui demandera de lui apprendre à peindre (pinceau + encre de Chine), et en contrepartie, il écrira son histoire.

Voilà pour le cadre.

Difficile de parler des sept cents pages qui le remplissent ! C’est ambitieux, c’est intelligent, le style me plaît beaucoup, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’avec trois cents pages de moins, il y aurait toujours (beaucoup) de matière à réflexion.

Je vais tenter de résumer la quintessence des propos de l’auteur :

La France va mal (ça, on l’avait déjà remarqué), elle « se désagrège, les morceaux s’éloignent les uns des autres, les groupes si divers ne veulent plus vivre ensemble. »  Comme source de ce mal, il identifie le colonialisme et la pensée raciste. La « pourriture coloniale » est un des maîtres-mots, et c’est justement ce vieux militaire Victor Salagnon qui éclairera le narrateur à ce sujet. Il a tout compris, Salagnon, lui qui a fait la guerre pendant 20 ans (comme Ulysse, la référence étant dans le livre…), de 1942 à 1962, qui a organisé des massacres en Indochine ; qui a contribué à « nettoyer » la ville d’Alger en torturant, en exécutant sommairement…

Et pourtant. Pour lui, il a y eu pire que la torture : la division de l’humanité en sujets d’un côté et citoyens de l’autre ; division consignant chacun à sa place héréditaire et qui se lit sur les visages : « Ce monde, nous avons accepté de le défendre, il n’y a pas de saloperie que nous n’ayons faite pour le maintenir. »  Un monde fondé sur la notion de race, ce « pet du corps social ».

Hélas, ce monde n’est guère révolu !

Bien que la « race » n’existe pas, la notion est toujours bien présente aujourd’hui dans notre société : « La race en France a un contenu mais pas de définition, on ne sait rien en dire mais cela se voit. Tout le monde le sait. »  « Ils » sont là, « ils » font flamber les banlieues, « ils » veulent notre peau. Pas besoin de préciser qui est désigné par « ils » !

La situation est tendue, « une étincelle et tout brûle ». Un incident mineur peut déclencher une émeute. Le rôle des forces de l’ordre n’est pas toujours clair, les contrôles d’identité ne se font pas au hasard, non, il  y a un « code couleur que tout le monde connaît » car la « pourriture coloniale » infeste toujours la France. C’est ainsi que de plus en plus de polices municipales se transforment en milices armées conseillées par d’anciens tortionnaires d’Algérie, membres de l’extrême-droite.  « La violence se répand mais garde toujours la même forme. Il s’agit toujours, en petit ou en grand, du même art de la guerre. »

Y a-t-il un salut ?

Oui, il nous vient de l’art et de l’amour. Tant Salagnon que le narrateur y trouveront le repos de l’âme, tout en sachant que cela ne sauvera pas notre monde.

Un livre touffu et virulent!

(paru en format poche chez Folio)