Chalandon - Killybegs

(par Alexandra)

Sorj Chalandon est un des journalistes français qui ont suivi de près et au long cours le conflit en Irlande du Nord. Il a eu l’occasion de nouer des contacts étroits avec l’un des grands noms de l’IRA, Denis Donaldson qui, en 2006, a reconnu avoir travaillé pour les services secrets britanniques depuis vingt ans, trahissant sa cause et les siens. Un traître donc.

Chalandon, sous le choc comme tout le monde, a repris cette affaire dans son roman « Mon traître » (que je n’ai pas encore lu), racontant les événements depuis son point de vue à lui.

Quelques années plus tard, en 2011, il reprend sous le titre « Retour à Killybegs » la même histoire, mais rapportée cette fois par le traître.

Je ne sais pas quelle est la part de vérité dans ce livre. Denis Donaldson était né à Belfast en 1950, tandis que le Tyrone Meehan du roman est né en Irlande, en 1923. Denis Donaldson avait des responsabilités politiques internationales au sein du Sinn Fein, tandis que Tyrone Meehan reste militant à Belfast. Beaucoup de faits sont certainement avérés, d’autres relèvent de l’imagination, surtout quand il s’agit d’expliquer le pourquoi de la trahison car Donaldson lui-même n’en a jamais indiqué la raison.

Je crois qu’il faut essayer de faire abstraction de l’histoire de Donaldson et prendre le livre pour ce qu’il est : une plongée dans l’histoire de l’Irlande et de l’Irlande du Nord ; le rappel d’un conflit dont nous oublierions presque les origines, la durée et l’extrême violence ; une tentative d’explication de la trahison.

Le parcours de Tyrone Meehan représente une sorte de concentré du parcours d’un membre de l’IRA. Issu d’une famille catholique (bien sûr !) extrêmement pauvre, huit frères et sœurs, un père hypernationaliste, grande gueule, ivrogne qui tape sur toute la famille, il arrive à Belfast au moment même où la ville est bombardée par les Allemands. Persécutions par les protestants, adolescence dans le « ghetto » catholique, embrigadement par l’IRA, premières missions, prison, libération, d’autres missions, de plus en plus violentes, représailles de plus en plus violentes, haine des Anglais, haine, haine, haine… Tyrone devient un des héros de l’IRA, et puis… les Anglais le tiennent, le font chanter. Il collabore. Pendant vingt ans. Jusqu’à la paix. Paix à laquelle il croit avoir contribué en s’expliquant avec l’ennemi.

La grande question que l’on se pose, c’est évidemment celle de savoir qui a tort, qui a raison et si le jeu en vaut la chandelle ; si la poursuite d’un idéal justifie autant de morts, de malheur, de cruauté, de déshumanisation. Séanna, le frère aîné de Tyrone, choisit l’autre solution : renoncer à la violence, s’exiler aux Etats-Unis, mener une existence tranquille, loin de son pays et des haines ancestrales...

Il y a des pages inoubliables dans ce livre, comme celles qui décrivent le quotidien des prisonniers qui, Bobby Sands en tête, refusent de porter l’habit des droits-communs. Restant nus dans leur cellule pendant des années, ils la tapissent de leurs excréments, seul acte de résistance dont ils sont encore capables… jusqu’à cette grève de la faim qui en emportera dix parmi eux. (Merci à Maggie Thatcher !)

Oui, tout cela est un nécessaire rappel de faits pas si éloignés, dans un pays si proche, opprimé violemment par notre voisin anglais si respectable. Autant dire que c’est arrivé chez nous ! C’est effrayant !

(paru en 2011 aux éditions Grasset et en format poche chez LDP)