Enard - L'acool et la nostalgie

(par Alexandra)

C’est un petit livre bien triste, triste comme la Patagonie (référence empruntée !).

En fait, il s’agit de l’adaptation d’une fiction radiophonique que Mathias Enard a écrite pour France Culture à l’origine. Et il est vrai qu’il y a un « ton ». Je n’ai pas eu l’occasion d’écouter la version radiophonique, mais j’imagine qu’elle doit être assez envoûtante. J’entends tout à fait cette petite voix nostalgique et coupable qui raconte…

J’avoue qu’au début, j’ai eu un peu de mal à « entrer » dans le récit, déroutée d’abord par le style « Enard », mais au bout d’une vingtaine de pages, je suis tombée sous le charme.

Le texte se présente comme un flux de souvenirs qui arrivent pêle-mêle, sans aucun ordre, sans hiérarchie, parfois sans ponctuation.

Ces souvenirs se greffent sur (ou sont induits par) les images réelles de la Russie que le narrateur traverse en train. Il se trouve à bord du Transsibérien pour convoyer la dépouille de son ami Vladimir de Moscou à Novossibirsk.

Mathias (le narrateur) est un écrivain qui n’a encore rien publié (raté ?). Il vit à Paris, et il est grand consommateur de drogues (dures !) et d’alcool dont il attend l’inspiration. Mais comme le dit Jeanne, la femme qu’il aime, « ton problème, c’est que tu écris pour boire, et pas l’inverse ».  C’est un être qui a du mal à vivre dans la réalité. De réel, il n’y a que Jeanne. Elle fait des études de russe. Pour se perfectionner, elle part à Moscou pour un an. Là, elle tombe sous le charme de Vladimir, homme charismatique, de grande culture. Quand Mathias la rejoint à Moscou, les trois finissent par former un trio étrange : Jeanne est désormais avec Vladimir, mais Vladimir devient le meilleur ami, l’alter ego de Mathias et, pour cette raison, refuse de coucher avec Jeanne… Mathias définit leur trio ainsi : « J’ai pensé que nous étions des poupées russes, nous trois. Emboîtées pour toujours les unes dans les autres, inutiles au-dehors, ouvertes en deux et vides. »

Tous les trois sombrent dans la vodka et les drogues (si bon marchées dans cette Russie nouvelle) sans savoir vraiment où ils vont, à la dérive…

On n’apprend pas énormément de choses à propos des personnages, et pourtant on comprend tout au cours de ce le long monologue de Mathias, dans lequel il parle à Vladimir et qui n’est interrompu que par les étapes du voyage, des évocations littéraires, la contemplation des millions de bouleaux qui sillonnent le trajet, l’alcool, le Rohypnol, la nostalgie, le vide, le néant… Inutile de préciser que cela se termine mal !

Il vaut mieux s’abstenir si l’on broie du noir !

(paru en format poche chez Babel)