Marsé - Montsé

(par Alexandra)

Juan Marsé est pour moi une vraie découverte. C’est un auteur qui a une œuvre considérable à son actif, et pourtant, j’ai eu un peu de mal à me procurer ses livres. Visiblement, il est un peu passé de mode.

« L’histoire de la cousine Montsé » nous est racontée par le cousin « Paco » qui, après dix ans d’exil volontaire à Paris, revient à Barcelone pour des raisons professionnelles. Il y retrouve son amour de toujours, Nuria, la sœur de Montsé, et malgré qu’elle soit mariée, ils « réchauffent » ensemble et leur passion et les vieilles histoires. Celle de Montsé, précisément.

Nuria, Montsé et Paco appartiennent à une des familles de la très grande bourgeoisie barcelonaise, les Claramunt. Nous sommes dans les années soixante, en plein national-catholicisme franquiste.

Montsé, en jeune fille de bonne famille qui se respecte, fait partie des « demoiselles visiteuses », c’est à dire qu’elle rend visite à des prisonniers. Malheureusement pour elle, elle s’éprend violemment de l’un d’eux. Ecoutant plus son cœur et sa conscience que les voix familiales qui cherchent à la ramener à la raison, elle quitte sa famille pour vivre avec lui, se battant pour qu’il ait une chance dans la vie.  Mais la famille agit dans l’ombre, intrigue, paie … et se débarrasse de l’objet du délit (mais ils ne le tuent pas, rassurez-vous, grand Dieu, non, cela ne se fait pas !) sans se soucier le moins du monde des sentiments de leur fille.

En fait, c’est une histoire plutôt banale. On en connaît des semblables.

Or, l’auteur s’en sert pour se lancer dans une charge d’une violence rare contre les mœurs hypocrites de cette bourgeoisie « bienfaitrice et caritative »,  et de son acolyte inséparable, l’église catholique qui, pour remettre dans le droit chemin les brebis galeuses, n’hésite pas d’appliquer des méthodes dignes de l’Inquisition (lire pour cela les chapitres 17 à 19 !)

Les personnages de ces familles « catho-richardes à multiples rejetons » en prennent pour leur grade. Ainsi Salvador Vilella, mari de Nuria, dirigeant actif de l’Action catholique et « un bel exemple d’arrivisme dans la spécialité que l’on pourrait appeler diocésaine » ; ou la tante Isabelle, mère de Montsé, qui, à la tête de « dévotes congrégations à vocation caritative», flotte sur son « nuage de pourpre » et voit le monde à travers le prisme de ses bons sentiments. Dans un passage absolument hilarant, nous partageons les pensées de la tante qui imagine le parcours de sa fille Montsé à travers les quartiers pauvres. Dans une langue d’un kitsch sublime, toute la laideur, la pauvreté, la vulgarité qui entourent Montsé sont transcendés (c’est le mot qui convient !) Quelques extraits : « Par-dessus les grossiers cache-nez tricotés par leurs vaillantes mères, qui, bien qu’elles soient assujetties aux misères du monde, luttent admirablement contre l’adversité, on peut voir des prunelles innocentes, et pour certaines, assurément, d’une grande beauté, car dans la fange aussi naissent des fleurs… » Montsé se rend dans une famille « de soûlographes (il serait injuste de parler d’alcooliques) mais dans laquelle règne l’harmonie »… Pour preuve : le jeune « vaurien » Miguelin est enchaîné à l’armoire, et, en partant, Montsé l’observe, lui et sa petite cousine Rafaela, approcher le lit de l’armoire, « quel beau spectacle d’entente et de bonne volonté, les voilà presque réunis, maintenant la longueur de la chaîne permet à Miguelin de s’allonger sur le lit, Rafaela s’allonge elle aussi sur le dos en relevant ses jupes et son cousin alors grimpe sur elle avec son pied attaché à la chaîne, ils soupirent et s’agitent comme deux petits sots, l’humble châlit grince tant qu’il peut et dans son berceau le roi de la maison remue ses menottes et proteste en exigeant câlins et cajoleries, ce grand fripon. »

Il fait fort, Juan Marsé. Je pourrais multiplier les citations, les unes aussi acerbes (toujours entre les lignes, bien sûr) que les autres. Il en ressort que la vision du monde de cette « caste » bourgeoise ne doit en aucun cas être remise en question. Les apparences sont sauvegardées quoi qu’il coûte, et Montsé en est la victime principale. Elle transgresse les règles, non pas par esprit de rébellion, mais parce qu’elle est le seul être pur qui prend la parole des évangiles au pied de la lettre, rêvant d’intégrité, de dévouement total, de solidarité réelle.

Je suis conquise.

(traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu et paru en format poche chez POINTS)