Volodine - Des anges mineurs

(par Alexandra)

Oh qu’il est drôle, ce livre !
J’ironise ! En fait, je crois que je n’ai rien lu d’aussi démoralisant depuis le « La route » de Cormack McCarthy, et ça fait longtemps !
Ces « anges mineurs » représentent mon entrée en matière de « post-exotisme » volodinien… D’habitude, j’ai plutôt tendance à éviter la littérature fantastique. Mais comme j’ai voulu participer à « L’auteur du mois » de « Lecture/Ecriture », je me suis forcée !
Surprise : je ne suis pas déçue ! Certes, ce livre est déconcertant, mais il se lit bien, très bien même par moments, et on est vite entraîné dans les méandres de cet univers tout en y comprenant strictement rien !
Alors, de quoi s’agit-il ? Je vais essayer de faire la synthèse de ce que j’ai saisi (donc attention aux spoils, mais comme il n’y a pas vraiment d’action, ce n’est pas grave) :
Le livre est composé de 49 NARRATS de 2 à 3 pages chacun. Ce sont des scènes sans tenant ni aboutissant et apparemment sans véritable lien entre elles. Elles portent toutes comme titre le nom d’un personnage (noms plus qu’exotiques, d’ailleurs !) et sont narrées par Will Scheidmann. Mais cela, on ne le comprend pas tout de suite.
Will Scheidmann a été cousu de toute pièce par des « aïeules » tricentenaires et immortelles (des chamanes, quoi !). Contre son gré, elles lui ont « confisqué son inexistence » pour qu’il sauve la société égalitaire. Pour ce faire, il doit « éliminer les ultimes hommes de pouvoir encore en exercice », puis « approfondir la révolution jusqu’à ce qu’une dynamique quelconque se régénère » et rassembler les survivants qui errent sur la planète. L’avenir du monde repose sur ses épaules.
Or, Will Scheidmann a trahi ses « mères » en rétablissant la société capitaliste. Pour le punir, elles le condamnent à mort. Mais au lieu de l’exécuter rapidement, elles le gardent attaché (combien de temps ???) à un poteau, jusqu’à ce qu’il ressemble à une espèce de golem, à une « meule d’algue » pourvu d’une tête avec une chevelure en « tresses grasses », les bras « pareils à des liasses de lanières vésiculeuses » et de « longues bandes de peau et de chair squameuse » qui « partent du cou et lui cachent entièrement le corps et les jambes ». Entre la vie et la mort, il récite les « narrats » : un par jour, ils servent à combler les trous de mémoire des vieilles, à incruster des images dans leur inconscient et à fixer leur « expérience des hiers qui chantent ». Il les dispose en tas de quarante-neuf unités, et à ces monceaux, il donne un numéro ou un titre. Ainsi, les 49 narrats que nous sommes en train de lire, s’intitulent « Les anges mineurs », ces « anges mineurs » étant en fait les personnages dont les noms constituent les titres des chapitres et qui ont joué un rôle dans le passé. Et hop, la boucle est bouclée !
Si seulement c’était aussi simple ! Dites-vous bien que vous ne retrouverez rien de ce que je viens dire avant d’avoir lu au moins la moitié du livre …
Non, rien n’est simple ici !
Volodine nous plante une ère post-apocalyptique globalisée qui nous invite à réfléchir sur ce qui pourrait rester de notre monde après les guerres, les camps, les -ismes de toute sorte, y compris le capitalisme, l’exploitation outrancière des richesses naturelles, la catastrophe nucléaire… des villes en ruines, des lacs asséchés, des steppes inhospitalières, les déchets industriels, l’invasion des insectes, le cannibalisme: la misère, et encore la misère, tant matérielle que spirituelle, l’extinction de l’espèce pour finir. Je l’ai dit au début : « Les anges mineurs » m’ont beaucoup rappelé « La route », les éléments fantastiques et une sévère critique de la société en plus.
Je ‘ai été convaincue.

Une phrase attrapée au coin d’une page, et qui me plaît bien:
« L’étrange est la forme que prend le beau quand le beau est sans espérance. » (p. 98 dans l’édition Points)

(paru aux éditions du Seuil en 1999, et en format poche chez POINTS)