Chalandon - Le quatrième mur

(Place à ma fille Pauline pour parler de ce roman ...)

Comment décrire un livre qui a fait naître en moi un malaise, mais pas seulement. Il m’a fait craindre un moi intérieur malsain qui ne décollait pas ses yeux des lignes de ce livre empli d’horreur.

Voilà ce que j’ai ressenti à la fin de cette lecture intitulée  « Le quatrième mur ».

Bien qu’au début il me fût difficile de comprendre où l’auteur voulait en venir, entre un flashback par ci et un flashback par là, il faut s’accrocher et passer la cinquantaine de pages, et on finit par reprendre le cours de l’histoire et l’on découvre comment un rêve peut se transformer en cauchemar…

En pleine guerre du Liban (1982), Sam, un juif grec demande à son ami français George d’ y mettre en scène la pièce de théâtre « Antigone ».

Il va donc aller au Liban où son but sera non seulement de respecter sa parole donnée à un « frère », mais surtout de regrouper au sein de cette pièce des membres des différents groupes religieux présents au Liban. Pour ce faire, George se déplacera  dans chaque région afin de convaincre les chefs de ces groupes de donner leur permission pour qu’un de leur membre puisse participer à cette pièce. Après moult négociations, deviendront acteurs sur une seule et même scène des phalangistes, des druzes, des sunnites, des chiites, une chaldéenne, une arménienne et un maronite. Ils devront tous surmonter leurs différences séculaires, et ils seront ainsi regroupés dans un but de paix momentanée, oubliant leurs origines, leurs rivalités, et ne se vouant plus qu’au seul personnage qu’ils doivent incarner.

Jusque là, le plus dur semble être passé. Tout semble parfait, l’objectif de cette mission paraît idyllique et sans aucune arrière-pensée politique ou autre.

Cependant, ce rêve de trêve va se briser par une reprise violente et soudaine des combats, forçant la troupe à se retrouver à nouveau divisée.

Entre blessures, perte de son Antigone et découverte d’une réalité, le monde de George va  s’écrouler, ce monde, qui ne tournait plus qu’autour de la pièce et de ses acteurs.

On peut s’en douter, et l’auteur nous le « montre » très bien, cette guerre fut un charnier monstrueux. Notre personnage principal ne s’en remettra pas psychologiquement, le mettant face aux pires visages que l’être humain puissent prendre. Sa femme ou même sa fille n’arriveront pas à le sortir de ce cauchemar, lui ne comprenant même plus comment sa fille puisse se permettre de pleurer pour une glace tombée par terre.

Ce livre écrit de manière très active, enchaînant des phrases très courtes (sujet, verbe et éventuellement complément) fait paraître les évènements encore plus réels. Pas besoin de mots inutiles, des mots parfaitement choisis suffisent, oscillant entre description des lieux et des sentiments : « un homme, pieds nus, en pyjama », « Je n’étais rien. Je n’existais pas »…

Je vais tenter d’expliquer mon ressenti malsain, mon sentiment de faire du voyeurisme.  Dès l’instant où j’ai commencé à lire la description du quartier dans lequel une partie des massacres avaient été commis, je n’ai pu décoller mes yeux du livre malgré l’horreur qui s’étalait devant moi. Non pas que je sois ignorante de tout ce qui a pu se passer et qui se passe toujours aujourd'hui, que se soit ou non en période de guerre, mais en raison de cette description à la fois courte et précise, et les images qui se bousculaient dans ma tête, je n’ai pas réussi à m’arrêter de lire, me demandant parfois si je n’en souhaitais pas plus, car il faut l’avouer, ça rendait le livre d’autant plus passionnant.

C’est donc un livre loin d’être décevant ! Certes un peu long à mettre en place, surtout au vu du  rythme qu’il prend par la suite. On ne s’attend pas forcément à cette fin et on espère jusqu’au bout avec George, qu’Antigone renaitra. Mais au lieu des rideaux du théâtre, c’est le quatrième mur que George traversera, « celui qui protège les vivants ».

« Et voilà. Sans la petite Antigone, c’est vrai, ils auraient tous été bien tranquilles. Tous ceux qui avaient à mourir sont morts. Ceux qui croyaient une chose, et puis ceux qui croyaient le contraire – même ceux qui ne croyaient en rien et qui se sont trouvés rapidement pris par l’histoire sans rien y comprendre. Morts pareil, tous, bien raides, bien inutiles, bien pourris. Et ceux qui vivent encore vont commencer à les oublier et à confondre leurs noms. C’est fini. »  (Epilogue, Antigone 1942)

(paru en 2013 aux Editions Grasset)