Tea-Bag de Henning Mankell(par Pauline)

Dans ce roman écrit en 2001, Henning Mankell avait déjà conscience de l’ampleur des problèmes d’immigration, en particulier  par  voie maritime. En effet, c’est un phénomène qui a pris de l’importance depuis les années 2000 et qui aujourd'hui  seulement est véritablement connu des gens malgré son ancienneté. Il suffit pour cela de citer le drame qui a eu lieu à Lampedusa pour se rendre compte du phénomène, du nombre de personnes qui fuient chaque année, chaque jour, leurs pays en espérant avoir une vie meilleure en Europe.

Prendre comme exemple la Suède n’est certainement pas innocent (abstraction faite de la nationalité de l’auteur) puisque c’est un pays qui est très peu confronté à ces problèmes d’immigration, au vue de ses frontières, à la différence de l’Espagne ou de l’Italie. On le remarque d’ailleurs lorsque Jesper Humlin, un des personnages principaux, découvre qu’il existe de nombreux immigrés en Suède,  puisqu’il va en faire part à son éditeur «  tu ne le sais peut être pas, mais il existe jusqu’à dix milles personnes en Suède aujourd'hui qui vivent de façon totalement illégale ».

Tea-Bag est donc l’histoire de plusieurs personnes, malgré son titre qui ne porte que sur l’une d’entre elles.

Jesper Humlin, poète reconnu en Suède, mais personnage semblerait-il particulièrement caractériel, imbu de sa personne, tenant à son bronzage plus qu’à toute autre chose, et rencontrant des problèmes familiaux, va se voir confronter à une situation particulière.

En effet, un vieil ami qui tient un club de boxe à Göteborg (dont beaucoup d’immigrés sont membres), va insister pour que Jesper ouvre un atelier d’écriture au sein de son club pour trois jeunes filles issues de l’immigration souhaitant apprendre à écrire afin de raconter leur histoire. Il apprendra à connaitre ces filles, en faisant face à la fois aux différences culturelles importantes mais également à leurs nombreux mensonges qui leur permettent de se protéger du reste du monde.

Tea-bag, Nigériane, survivante d’une embarcation de fortune, s’est retrouvée dans un camp espagnol duquel elle s’évadera afin d’atteindre la Suède, pays qui lui a été présenté par un journaliste comme s’intéressant aux « histoires » d’immigrés. Elle racontera son histoire, celle de la traversée de l’Europe afin d’atteindre la Suède, à pied, en barque, en camion et les difficultés auxquelles elle a dû faire face.

Tania, venant de Russie s’attendait à sortir de la pauvreté grâce à emploi dans un restaurant de luxe en Estonie qu’un inconnu lui avait promis. Elle sera trahie et entrera dans le monde de la prostitution contre son gré. Elle s’enfuira alors, rejoignant la Suède à la rame et survivra grâce à son talent de pickpocket.

Leïla quant à elle, Iranienne venue en Suède avec sa famille lorsqu’elle était encore enfant, exprimera la déception qu’elle a ressenti en arrivant dans un pays dont la liberté qui lui avait tant été vantée, restera une liberté sous contrôle du joug familial.  

C’est donc avec ces filles, et grâce à elle, à leurs récits que Jesper Humlin découvrira la réalité de l’immigration et surtout le nombre de personnes que cela concerne. Cependant, bien qu’il souhaite écrire un livre sur ces jeunes filles, cela signifierait leur voler leurs idées, leur histoire qu’elles souhaitent raconter elles-mêmes à travers un livre.

C’est donc un roman qui confronte l’envie d’un poète de relancer sa carrière à travers un nouveau livre et le fait pour lui d’aider ces filles à dévoiler leur vie, leur passé, au grand jour à travers leurs propre écriture. C’est à se demander, si Mankell ne serait pas ce Jesper Humlin écrivant malgré tout ce livre « Tea-Bag », puisque dans la postface il est clairement dit que celui-ci a entendu tous ces récits…

« Tea-Bag » est donc touchant. Je ne pense pas qu’il soit moralisateur, mais il montre clairement la difficulté pour les immigrés de savoir à la fin d’où ils viennent, et surtout qui ils sont. Effectivement, afin qu’ils ne soient pas identifiés et renvoyés dans leur pays d’origine, leurs passeports, qu’ils soient vrais ou faux, seront en permanence détruits.

Ce sont des « gens sans visages » comme le mentionne le journaliste suédois au début du livre. Ils ne souhaitent pas l’être, mais qui y sont contraints pour survivre.

« Je ne sais pas pourquoi j’ai survécu, moi précisément, quand le bateau a coulé et que les gens enfermés dans le noir essayaient de sortir de ma cale avec leurs ongles. Mais je sais que le pont que nous avons tous cru voir, sur cette plage tout au nord de l’Afrique, ce continent que nous fuyions et que nous regrettions déjà – ce pont sera construit un jour. Un jour, la montagne de corps entassés au fond de la mer s’élèvera si haut que le sommet émergera hors des vagues comme une nouvelle terre, et ce pont de crânes et de tibias fera le lien entre les continents, un lien qu’aucun garde-côte, aucun chien, aucun marin ivre mort, aucun passeur ne pourra détruite. Alors seulement cette folie cruelle cessera, cette folie où des gens innombrables dans des sous-sols et d’être les hommes de cavernes de l’ère nouvelle. » (p. 341-342, éd. Points format poche)