(par Alexandra)

Wynd___odeur_de_gingembreUne petite perle que ce roman, romanesque à souhait…
et avis aux sino- et surtout  nippophiles !!!

L' histoire débute le 3 janvier 1903 et se termine le 20 août 1942. Cette précision est possible, car en réalité, il s’agit d’un journal (entrecoupé de lettres) tenu par Mary Mackenzie, une jeune femme qui quitte son Ecosse natale pour rejoindre à Pékin Richard Collingsworth, l’homme qu’elle doit épouser. Mais assez rapidement, Mary se rend compte que cette vie faite d’étiquette, de bienséance et de compromissions diplomatiques n’est pas vraiment sa tasse de thé (un comble pour une britannique en Chine, non ? Et Dieu sait qu’elle en boit beaucoup !). Elle ne peut s'y conformer. De plus, la désillusion amoureuse est totale. Bien qu’ils aient bientôt une petite fille, Jane, son mari n’est pas quelqu’un de très attentionné. Il doit s’absenter fréquemment, si bien que Mary, en mal d’amour, entame une liaison avec un officier japonais très gentleman versant samouraï (on en redemande !!!)

Jusque-là, on dirait une histoire pour jeunes filles un peu niaises… Mais non, car le regard que Mary porte sur la vie en Chine – celle des Européens, mais aussi celle des Chinois, qu’ils soient mendiants ou courtisans – est lucide et d’une grande fraîcheur …


Exemple (Accompagné de Yao, un domestique chinois, Mary décide de se rendre au marché … inutile de préciser que cela ne se fait pas !) :

«Toute mon attention était concentrée sur les étals et leurs vendeurs, ce qui fait que je n’ai pas remarqué tout de suite l’intérêt que j’éveillais, et cela en partie parce que j’ai tellement pris l’habitude qu’on ne me regarde pas […] Mais pas au marché. La foule n’était pas grande […], et il n’y avait pas non plus que des femmes, mais aussi des hommes vêtus de très belles robes, ce qui m’a autant étonnée que si j’avais vu un gentleman dans une épicerie à Edimbourg. L’un de ces messieurs était visiblement en train de questionner Yao, tout en me dévisageant tant et plus, ce qui embarrassait beaucoup Yao. Il n’y avait aucune réaction hostile, mais […] je me suis rendu compte de ce que j’étais, surtout avec le genre de vêtements que je portais. […] J’ai bien senti que ce que je portais était ridicule. Tous ces gens, qui étaient loin d’être dans leurs plus beaux habits, avaient une sorte d’élégance, les hommes en robes longues fendues seulement aux chevilles, les femmes en longues tuniques trois quarts par-dessus des pantalons, la tête nue […] Je me sentais fagotée dans mes vêtements, avec mes jupes bien trop longues, même si nous les faisions raccourcir de quelques centimètres pour ne pas en balayer le sol de ces ruelles sales. Il m’est apparu tout à coup que nous devions leur sembler bien étranges, avec leur style si dépouillé, nous qui ne sommes que chichis et falbalas ! Nous devrions nous vêtir à la chinoise… »


Une jeune femme un brin anticonformiste donc…

Les affaires se corsent lorsqu’elle tombe enceinte du samouraï. Son mari la répudie, elle est mise au ban de la société. N’osant rentrer en Angleterre, elle décide d’abandonner sa fille Jane à son mari et de partir pour le Japon, le pays de son amour…

A partir de là, le livre devient véritablement passionnant ! Qu’on se mette à la place de notre héroïne: en 1905, une jeune écossaise reniée par son mari, enceinte d’un amant japonais, s’installe au Japon au milieu des Japonais, car les Occidentaux ne veulent pas d’elle. Elle ne parle pas leur langue, ne connaît pas leur culture et dépend, pour survivre, de son samouraï qui ne peut pas vivre avec elle, car il a une famille ! Et ce n’est pas fini : il lui enlève (sans le lui avouer) le garçon qu’elle met au monde. Elle ne verra plus ce fils…(une Madame Butterfly occidentale, quoi!)

Mary est anéantie, cela s’entend, mais elle va se relever et surmonter sa souffrance. La petite oie blanche deviendra une femme de caractère qui gérera son propre destin dans un pays plus que machiste (en fait, elle ouvre un magasin de mode occidentale pour riches Japonaises…). Envers et contre tous, elle va s’intégrer dans ce pays et l’aimer, tout en l’observant et en nous le décrivant avec une grande ouverture d’esprit et beaucoup de sympathie… moultes détails sur les mœurs et coutumes, les mentalités (aussi la xénophobie !), l’industrialisation croissante, les catastrophes naturelles …


Extrait : (elle vient d’être témoin d’un tsunami)

« J’ai passé le restant de la journée à redouter cette nuit, et ce qui pourrait se produire dans cette obscurité sans lune, consciente comme je ne l’avais jamais été jusque-là au Japon de l’insécurité physique presque totale dans laquelle chacun doit passer sa vie entière.

Une bonne part des désastres naturels ont leur propre personnalité, un peu comme si le démon du lieu adaptait ses œuvres pour provoquer périodiquement la terreur.

Ce ne sont pas dans ces îles les grands tremblements de terre ou les inondations gigantesques qui vous laissent en permanence une sorte de crainte, mais bien plus la menace de désastres mineurs qui se succèdent infiniment, comme les dix-sept typhons qui frappent tous les ans l’île de Kyushu, sans jamais oublier une année, ou le volcan dominant la paisible vallée, assoupi sous le soleil, qui envoie en l’air un innocent petit plumet de fumée blanche, pour tout à coup devenir une nuit une masse en éruption rougeoyante et bouillonnante, dont la lave n’atteindra pas forcément vos champs mais la cendre et les pierres ponces si, en étouffant les récoltes de riz…. »


En 1942, en pleine Deuxième Guerre Mondiale, Mary, citoyenne britannique donc ennemie du Japon, est expulsée de ce pays qui était pourtant devenu le sien …

Il y a une dernière péripétie que je ne dévoilerai pas … il est vrai qu’il y a du mélo dans tout cela et que l’on ne peut pas s’empêcher de verser une larmichette… mais c’est vraiment un livre extraordinaire !


PS : Le témoignage sur le Japon de la première moitié du 20è siècle est d’autant plus crédible que l’auteur, Oswald Wynd, fils de missionnaires, y est né et y a vécu à la même époque…
                                                                                                                                                                     (paru chez FOLIO)