Au fil de nos lectures ...

18 juin 2014

Uwe TIMM : La découverte de la saucisse au curry

Timm - La découverte de la saucisse au curry

(par Alianna)

Voilà un titre qui doit paraître bien caricatural au lecteur français ! Un livre allemand qui parle de saucisse ! Voyons !

En vérité, les avertis savent que la CURRYWURST (la saucisse au curry, vous l’avez deviné) n’est pas qu’un énième plat germanique à base de saucisse, mais l’en-cas le plus populaire outre-Rhin, celui que l’on peut manger (accompagné de frites) pour pas cher à tous les coins de rue…

Une précision quand même : le curry ne se trouve pas dans la saucisse mais dans la sauce qui l’accompagne ! Bref, si l’histoire de la Currywurst vous passionne, rendez-vous à Berlin, au CURRYWURSTMUSEUM, ou sur leur site Internet si vous ne pouvez pas vous y rendre…

Venons-en au roman.

La saucisse au curry ne sert en fait que de prétexte ici pour raconter les souvenirs d’après-guerre d’une vieille dame de Hambourg, vieille dame à qui on attribue volontiers cette découverte.

Elle s’appelle Lena Brücker, elle a une quarantaine d’années en 1945, et quelques jours avant la capitulation, elle recueille et cache chez elle un jeune déserteur allemand.

Ce jeune homme devient son amant. Elle prend soin de lui, se sent revivre, et, pour le garder encore un peu, lui fait croire au-delà de la capitulation que la guerre continue. Bien sûr, il s’apercevra de la supercherie et disparaîtra sans laisser d’adresse…

L’histoire est assez banale.

L’intérêt du roman se trouve ailleurs : dans la description du quotidien de cette Allemagne vaincue et ravagée. Quotidien fait de marché noir, de contrebande, de troc de système D. L’Holocauste est évoqué lorsque les camps sont ouverts et que les journaux allemands regorgent de photos. Lena Brücker partage l’indignation de beaucoup d’Allemands qui, comme elle dit, s’étaient bien rendu conte que des Juifs étaient envoyés travailler dans des camps, certes, mais de là imaginer qu’on les exterminait…  Mais les préoccupations beaucoup plus terre à terre reprennent vite le dessus car il faut continuer de vivre….

Ainsi, nous apprenons comment remplacer des bas de soie par de la peinture et un trait de khôl ; comment préparer un consommé aux écrevisses sans écrevisses, confectionner du café avec des glands de chêne, donner de la consistance au pain en mélangeant de la sciure à la farine… pauvreté, ruines à déblayer, problèmes d’approvisionnement, mais aussi les efforts de la population (des femmes surtout car il n’y avait pas beaucoup d’hommes valides) pour remettre le pays sur pied: l’histoire de Lena nous fait sentir de près cette période !

Et quel est le rapport avec la saucisse alors ? me direz-vous.

Et bien, c’est le jeune amant de Lena qui lui parle de cette épice. Et lorsqu’elle a l’occasion de s’en procurer, elle n’hésite pas. Le mélange avec la sauce tomate est tout à fait fortuit… mais convaincant. Et voilà comment la Currywurst est née !

(traduit de l’allemand par Bernhard Kreiss et paru aux éditions du Seuil)

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28 avril 2014

Henning MANKELL : Tea-bag

Tea-Bag de Henning Mankell(par Pauline)

Dans ce roman écrit en 2001, Henning Mankell avait déjà conscience de l’ampleur des problèmes d’immigration, en particulier  par  voie maritime. En effet, c’est un phénomène qui a pris de l’importance depuis les années 2000 et qui aujourd'hui  seulement est véritablement connu des gens malgré son ancienneté. Il suffit pour cela de citer le drame qui a eu lieu à Lampedusa pour se rendre compte du phénomène, du nombre de personnes qui fuient chaque année, chaque jour, leurs pays en espérant avoir une vie meilleure en Europe.

Prendre comme exemple la Suède n’est certainement pas innocent (abstraction faite de la nationalité de l’auteur) puisque c’est un pays qui est très peu confronté à ces problèmes d’immigration, au vue de ses frontières, à la différence de l’Espagne ou de l’Italie. On le remarque d’ailleurs lorsque Jesper Humlin, un des personnages principaux, découvre qu’il existe de nombreux immigrés en Suède,  puisqu’il va en faire part à son éditeur «  tu ne le sais peut être pas, mais il existe jusqu’à dix milles personnes en Suède aujourd'hui qui vivent de façon totalement illégale ».

Tea-Bag est donc l’histoire de plusieurs personnes, malgré son titre qui ne porte que sur l’une d’entre elles.

Jesper Humlin, poète reconnu en Suède, mais personnage semblerait-il particulièrement caractériel, imbu de sa personne, tenant à son bronzage plus qu’à toute autre chose, et rencontrant des problèmes familiaux, va se voir confronter à une situation particulière.

En effet, un vieil ami qui tient un club de boxe à Göteborg (dont beaucoup d’immigrés sont membres), va insister pour que Jesper ouvre un atelier d’écriture au sein de son club pour trois jeunes filles issues de l’immigration souhaitant apprendre à écrire afin de raconter leur histoire. Il apprendra à connaitre ces filles, en faisant face à la fois aux différences culturelles importantes mais également à leurs nombreux mensonges qui leur permettent de se protéger du reste du monde.

Tea-bag, Nigériane, survivante d’une embarcation de fortune, s’est retrouvée dans un camp espagnol duquel elle s’évadera afin d’atteindre la Suède, pays qui lui a été présenté par un journaliste comme s’intéressant aux « histoires » d’immigrés. Elle racontera son histoire, celle de la traversée de l’Europe afin d’atteindre la Suède, à pied, en barque, en camion et les difficultés auxquelles elle a dû faire face.

Tania, venant de Russie s’attendait à sortir de la pauvreté grâce à emploi dans un restaurant de luxe en Estonie qu’un inconnu lui avait promis. Elle sera trahie et entrera dans le monde de la prostitution contre son gré. Elle s’enfuira alors, rejoignant la Suède à la rame et survivra grâce à son talent de pickpocket.

Leïla quant à elle, Iranienne venue en Suède avec sa famille lorsqu’elle était encore enfant, exprimera la déception qu’elle a ressenti en arrivant dans un pays dont la liberté qui lui avait tant été vantée, restera une liberté sous contrôle du joug familial.  

C’est donc avec ces filles, et grâce à elle, à leurs récits que Jesper Humlin découvrira la réalité de l’immigration et surtout le nombre de personnes que cela concerne. Cependant, bien qu’il souhaite écrire un livre sur ces jeunes filles, cela signifierait leur voler leurs idées, leur histoire qu’elles souhaitent raconter elles-mêmes à travers un livre.

C’est donc un roman qui confronte l’envie d’un poète de relancer sa carrière à travers un nouveau livre et le fait pour lui d’aider ces filles à dévoiler leur vie, leur passé, au grand jour à travers leurs propre écriture. C’est à se demander, si Mankell ne serait pas ce Jesper Humlin écrivant malgré tout ce livre « Tea-Bag », puisque dans la postface il est clairement dit que celui-ci a entendu tous ces récits…

« Tea-Bag » est donc touchant. Je ne pense pas qu’il soit moralisateur, mais il montre clairement la difficulté pour les immigrés de savoir à la fin d’où ils viennent, et surtout qui ils sont. Effectivement, afin qu’ils ne soient pas identifiés et renvoyés dans leur pays d’origine, leurs passeports, qu’ils soient vrais ou faux, seront en permanence détruits.

Ce sont des « gens sans visages » comme le mentionne le journaliste suédois au début du livre. Ils ne souhaitent pas l’être, mais qui y sont contraints pour survivre.

« Je ne sais pas pourquoi j’ai survécu, moi précisément, quand le bateau a coulé et que les gens enfermés dans le noir essayaient de sortir de ma cale avec leurs ongles. Mais je sais que le pont que nous avons tous cru voir, sur cette plage tout au nord de l’Afrique, ce continent que nous fuyions et que nous regrettions déjà – ce pont sera construit un jour. Un jour, la montagne de corps entassés au fond de la mer s’élèvera si haut que le sommet émergera hors des vagues comme une nouvelle terre, et ce pont de crânes et de tibias fera le lien entre les continents, un lien qu’aucun garde-côte, aucun chien, aucun marin ivre mort, aucun passeur ne pourra détruite. Alors seulement cette folie cruelle cessera, cette folie où des gens innombrables dans des sous-sols et d’être les hommes de cavernes de l’ère nouvelle. » (p. 341-342, éd. Points format poche)

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18 avril 2014

Sorj CHALANDON : Le quatrième mur

 

Chalandon - Le quatrième mur

(Place à ma fille Pauline pour parler de ce roman ...)

Comment décrire un livre qui a fait naître en moi un malaise, mais pas seulement. Il m’a fait craindre un moi intérieur malsain qui ne décollait pas ses yeux des lignes de ce livre empli d’horreur.

Voilà ce que j’ai ressenti à la fin de cette lecture intitulée  « Le quatrième mur ».

Bien qu’au début il me fût difficile de comprendre où l’auteur voulait en venir, entre un flashback par ci et un flashback par là, il faut s’accrocher et passer la cinquantaine de pages, et on finit par reprendre le cours de l’histoire et l’on découvre comment un rêve peut se transformer en cauchemar…

En pleine guerre du Liban (1982), Sam, un juif grec demande à son ami français George d’ y mettre en scène la pièce de théâtre « Antigone ».

Il va donc aller au Liban où son but sera non seulement de respecter sa parole donnée à un « frère », mais surtout de regrouper au sein de cette pièce des membres des différents groupes religieux présents au Liban. Pour ce faire, George se déplacera  dans chaque région afin de convaincre les chefs de ces groupes de donner leur permission pour qu’un de leur membre puisse participer à cette pièce. Après moult négociations, deviendront acteurs sur une seule et même scène des phalangistes, des druzes, des sunnites, des chiites, une chaldéenne, une arménienne et un maronite. Ils devront tous surmonter leurs différences séculaires, et ils seront ainsi regroupés dans un but de paix momentanée, oubliant leurs origines, leurs rivalités, et ne se vouant plus qu’au seul personnage qu’ils doivent incarner.

Jusque là, le plus dur semble être passé. Tout semble parfait, l’objectif de cette mission paraît idyllique et sans aucune arrière-pensée politique ou autre.

Cependant, ce rêve de trêve va se briser par une reprise violente et soudaine des combats, forçant la troupe à se retrouver à nouveau divisée.

Entre blessures, perte de son Antigone et découverte d’une réalité, le monde de George va  s’écrouler, ce monde, qui ne tournait plus qu’autour de la pièce et de ses acteurs.

On peut s’en douter, et l’auteur nous le « montre » très bien, cette guerre fut un charnier monstrueux. Notre personnage principal ne s’en remettra pas psychologiquement, le mettant face aux pires visages que l’être humain puissent prendre. Sa femme ou même sa fille n’arriveront pas à le sortir de ce cauchemar, lui ne comprenant même plus comment sa fille puisse se permettre de pleurer pour une glace tombée par terre.

Ce livre écrit de manière très active, enchaînant des phrases très courtes (sujet, verbe et éventuellement complément) fait paraître les évènements encore plus réels. Pas besoin de mots inutiles, des mots parfaitement choisis suffisent, oscillant entre description des lieux et des sentiments : « un homme, pieds nus, en pyjama », « Je n’étais rien. Je n’existais pas »…

Je vais tenter d’expliquer mon ressenti malsain, mon sentiment de faire du voyeurisme.  Dès l’instant où j’ai commencé à lire la description du quartier dans lequel une partie des massacres avaient été commis, je n’ai pu décoller mes yeux du livre malgré l’horreur qui s’étalait devant moi. Non pas que je sois ignorante de tout ce qui a pu se passer et qui se passe toujours aujourd'hui, que se soit ou non en période de guerre, mais en raison de cette description à la fois courte et précise, et les images qui se bousculaient dans ma tête, je n’ai pas réussi à m’arrêter de lire, me demandant parfois si je n’en souhaitais pas plus, car il faut l’avouer, ça rendait le livre d’autant plus passionnant.

C’est donc un livre loin d’être décevant ! Certes un peu long à mettre en place, surtout au vu du  rythme qu’il prend par la suite. On ne s’attend pas forcément à cette fin et on espère jusqu’au bout avec George, qu’Antigone renaitra. Mais au lieu des rideaux du théâtre, c’est le quatrième mur que George traversera, « celui qui protège les vivants ».

« Et voilà. Sans la petite Antigone, c’est vrai, ils auraient tous été bien tranquilles. Tous ceux qui avaient à mourir sont morts. Ceux qui croyaient une chose, et puis ceux qui croyaient le contraire – même ceux qui ne croyaient en rien et qui se sont trouvés rapidement pris par l’histoire sans rien y comprendre. Morts pareil, tous, bien raides, bien inutiles, bien pourris. Et ceux qui vivent encore vont commencer à les oublier et à confondre leurs noms. C’est fini. »  (Epilogue, Antigone 1942)

(paru en 2013 aux Editions Grasset)

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07 avril 2014

Antoine VOLODINE : Des anges mineurs

Volodine - Des anges mineurs

(par Alexandra)

Oh qu’il est drôle, ce livre !
J’ironise ! En fait, je crois que je n’ai rien lu d’aussi démoralisant depuis le « La route » de Cormack McCarthy, et ça fait longtemps !
Ces « anges mineurs » représentent mon entrée en matière de « post-exotisme » volodinien… D’habitude, j’ai plutôt tendance à éviter la littérature fantastique. Mais comme j’ai voulu participer à « L’auteur du mois » de « Lecture/Ecriture », je me suis forcée !
Surprise : je ne suis pas déçue ! Certes, ce livre est déconcertant, mais il se lit bien, très bien même par moments, et on est vite entraîné dans les méandres de cet univers tout en y comprenant strictement rien !
Alors, de quoi s’agit-il ? Je vais essayer de faire la synthèse de ce que j’ai saisi (donc attention aux spoils, mais comme il n’y a pas vraiment d’action, ce n’est pas grave) :
Le livre est composé de 49 NARRATS de 2 à 3 pages chacun. Ce sont des scènes sans tenant ni aboutissant et apparemment sans véritable lien entre elles. Elles portent toutes comme titre le nom d’un personnage (noms plus qu’exotiques, d’ailleurs !) et sont narrées par Will Scheidmann. Mais cela, on ne le comprend pas tout de suite.
Will Scheidmann a été cousu de toute pièce par des « aïeules » tricentenaires et immortelles (des chamanes, quoi !). Contre son gré, elles lui ont « confisqué son inexistence » pour qu’il sauve la société égalitaire. Pour ce faire, il doit « éliminer les ultimes hommes de pouvoir encore en exercice », puis « approfondir la révolution jusqu’à ce qu’une dynamique quelconque se régénère » et rassembler les survivants qui errent sur la planète. L’avenir du monde repose sur ses épaules.
Or, Will Scheidmann a trahi ses « mères » en rétablissant la société capitaliste. Pour le punir, elles le condamnent à mort. Mais au lieu de l’exécuter rapidement, elles le gardent attaché (combien de temps ???) à un poteau, jusqu’à ce qu’il ressemble à une espèce de golem, à une « meule d’algue » pourvu d’une tête avec une chevelure en « tresses grasses », les bras « pareils à des liasses de lanières vésiculeuses » et de « longues bandes de peau et de chair squameuse » qui « partent du cou et lui cachent entièrement le corps et les jambes ». Entre la vie et la mort, il récite les « narrats » : un par jour, ils servent à combler les trous de mémoire des vieilles, à incruster des images dans leur inconscient et à fixer leur « expérience des hiers qui chantent ». Il les dispose en tas de quarante-neuf unités, et à ces monceaux, il donne un numéro ou un titre. Ainsi, les 49 narrats que nous sommes en train de lire, s’intitulent « Les anges mineurs », ces « anges mineurs » étant en fait les personnages dont les noms constituent les titres des chapitres et qui ont joué un rôle dans le passé. Et hop, la boucle est bouclée !
Si seulement c’était aussi simple ! Dites-vous bien que vous ne retrouverez rien de ce que je viens dire avant d’avoir lu au moins la moitié du livre …
Non, rien n’est simple ici !
Volodine nous plante une ère post-apocalyptique globalisée qui nous invite à réfléchir sur ce qui pourrait rester de notre monde après les guerres, les camps, les -ismes de toute sorte, y compris le capitalisme, l’exploitation outrancière des richesses naturelles, la catastrophe nucléaire… des villes en ruines, des lacs asséchés, des steppes inhospitalières, les déchets industriels, l’invasion des insectes, le cannibalisme: la misère, et encore la misère, tant matérielle que spirituelle, l’extinction de l’espèce pour finir. Je l’ai dit au début : « Les anges mineurs » m’ont beaucoup rappelé « La route », les éléments fantastiques et une sévère critique de la société en plus.
Je ‘ai été convaincue.

Une phrase attrapée au coin d’une page, et qui me plaît bien:
« L’étrange est la forme que prend le beau quand le beau est sans espérance. » (p. 98 dans l’édition Points)

(paru aux éditions du Seuil en 1999, et en format poche chez POINTS)

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03 avril 2014

Antoine VOLODINE : Lisbonne dernière marge

Volodine - Lisbonne

(par Alexandra)

J’ai choisi ce livre parce que, dans un résumé d’éditeur, j’ai appris que le personnage principal était une terroriste allemande de la RAF (« Rote Armee Fraktion », la « Fraction Armée Rouge », appelée plus communément la « Bande à Baader »).
Je suis moi-même d’origine allemande, et j’étais adolescente à l’époque du « Deutscher Herbst », l’ »automne allemand », c’est à dire l’automne 1977 qui a constitué en quelque sorte l’apogée du terrorisme allemand, avec l’enlèvement et l’assassinat de Hanns-Martin Schleyer, « patron des patrons » allemands, le détournement d’un avion de la Lufthansa vers Mogadiscio et les « suicides » des membres fondateurs de la RAF dans la prison de Stuttgart-Stammheim.
Je me souviens très bien de l’ambiance dans le pays alors: c’était comme si une nation entière retenait son souffle ! Je me souviens des polémiques politiques, des débats passionnés autour des mesures anti-terroristes prises par le gouvernement social-démocrate de Helmut Schmidt. Je me souviens surtout de la campagne de presse hystérique menée par ce torchon de BILD, et le discrédit jeté sur Heinrich Böll, traité de « sympathisant » des terroristes…. (Relisez donc son « Honneur perdu de Katharina Blum » !)
Moi-même, bien jeune et politiquement innocente à cette époque-là, je n’aurais jamais osé mettre en cause ni les décisions gouvernementales ni la thèse du « suicide » d’Andreas Baader et compagnie! Il a fallu que j’arrive en France pour entendre des sons de cloches différents, pour gagner une certaine distance critique vis à vis de ces événements ; pour me demander aussi pourquoi ces jeunes gens avaient choisi de recourir à une telle violence, et me dire que tout était peut-être bien plus compliqué que les instances officielles allemandes voulait bien le présenter !

J’en viens à « Lisbonne dernière marge ».
Un couple d’Allemands à Lisbonne. Elle, Ingrid Vogel, ancienne terroriste de la RAF, est en fuite. Lui, Kurt Wellenkind, son « dogue », comme elle le surnomme, haut responsable de la lutte antiterroriste, est tombé amoureux d’elle. Au lieu de l’arrêter, il lui a procuré une nouvelle identité et l’a aidée à s’enfuir. A deux, ils arpentent la ville de Lisbonne en attendant le bateau qui doit emmener Ingrid au loin, quelque part en Asie, dans un endroit où elle finira sa « vie massacrée » sous une chape de plomb, sans espoir de retour.
Elle n’a plus qu’un projet : écrire un livre, un roman qui « gifle (…) les esclaves gras de l’Europe, et les esclaves boudinés, et les cravatés, et les patrons militarisés par l’Amérique, et les serfs du patronat, et tous les pauvres types asservis par tous, et les sociaux-traitres et leurs dogues (…) ».
Lui veut l’en empêcher car il sait que ce livre mènera forcément ses poursuivants jusqu’à elle, et jusqu’à lui en même temps.
Elle se croit plus maligne. Ce livre, elle compte bien le crypter pour rendre méconnaissables les protagonistes, l’époque, les événements…
Et ce livre au titre évocateur (« Einige Einzelheiten über die Seele der Fälscher », en français : « Quelques détails sur l ‘âme des faussaires ») représente en fait la majeure partie de « Lisbonne dernière marge ».
A partir de là, tout se complique car il est effectivement crypté. D’un cryptage censé leurrer les spécialistes du BKA (le FBI allemand)… vous vous doutez bien que le commun des mortels n’y comprend strictement rien ! C’est hermétique ! J’avoue que j’ai lu trois chapitres de ce « roman » dans le roman pour finir par sauter ces passages-là.
Je ne dis pas que l’on ne reconnaît pas l’intention de l’auteur (et là, je parle de Volodine) qui veut prêter sa voix à cette « génération perdue ». Disons que Volodine tient tout de même à ce que nous saisissions un minimum. C’est ainsi qu’il donne la parole à Kurt, qui nous fait un résumé de « L’âme des faussaires » dont je vous livre l’essentiel :
Il s’agit d’une « sorte d’anthologie commentée de textes se rapportant à une époque imaginaire, la Renaissance. Une espèce de mise en relation de ces textes avec des personnages vivants, à un moment où la Renaissance traverse une crise aiguë d’identité.
La société que l’on peut deviner la-derrière est fondée sur une manipulation à grande échelle des souvenirs collectifs, sur un écrasement mutilant de la mémoire. (…)
Des collectifs d’intellectuels spécialisés ( …) polémiquent entre elles ; et soit elles s’accommodent de la réalité truquée, en se réfugiant dans l’esthétisme, soit elles cherchent la vérité introuvable (…)  à la frontière de la subversion.
Une construction politique de pure façade administre la société. Elle a été remise depuis des siècles dans les mains de dindons sociaux-démocrates qui exercent une sorte de totalitarisme idéologique de la nullité (…)
Pièce centrale de l’édifice de la Renaissance, la police est vigilante, active et impunie (…)  Elle est dévouée corps et âmes aux véritables maîtres de la Renaissance : les ruches. (…) Les ruches ont falsifié la mémoire de l’homme de la Renaissance, elles disposent à leur guise de son passé, de son devenir, de ses amnésies, de ses faux-semblants, de ses crimes, de ses lacunes, de ses mensonges. (…) » (pages 126 à 128 dans l’édition des Editions de Minuit)
Comme je l’ai expliqué plus haut, je suis un enfant de ce pays et de cette époque-là. Je n’ai donc pas trop de mal à reconnaître l’Allemagne renaissante, la République fédérale d’après-guerre, la question de la mémoire des pères (qui ont voté Hitler et/ou pris part d’une quelconque manière dans le IIIè Reich), leur « lobotomie », c’est à dire leur refus de se souvenir et de répondre aux questions de leurs enfants quant à leur implication. J’ai reconnu aussi les événements des années 70, les attentats, la traque, l’omniprésence policière, les arrestations. Les nombreuses dé- et recompositions de noms, les hétéronymes (de Katalina Raspe à Inge Albrecht en passant par Gudrun Schubert, Elise Dellwo, Adelheid Mohnhaupt, Ulrike Siepmann et beaucoup d’autres) m’évoquent toujours ces visages sur les avis de recherche placardés partout, à commencer par Ulrike Meinhof, Jan-Carl Raspe, Gudrun Ensslin, Ingrid Schubert, Susanne Albrecht, Brigitte Mohnhaupt, Karl-Heinz Dellwo… Il n’y a  qu’à regarder une liste des noms des terroristes allemands, ils s’y trouvent tous.
Je ne suis pas étonnée du tout de l’intérêt que Volodine porte (ou a porté… le roman a paru en 1990) à cette génération de révoltés. Ils correspondent, somme toute, assez bien à sa vision très pessimiste des enjeux de la société, de « l’absurdité impardonnable du monde » (C’est la dernière phrase de « Lisbonne »).
Mais à vrai dire, je ne suis pas convaincue que « Lisbonne dernière marge » ait encore le moindre impact de nos jours, bien que le terrorisme soit toujours d’actualité, et qu’au fond, des parallèles existent si on les cherche bien.
Il reste que ce roman est d’une prodigieuse complexité et ravira tous les lecteurs qui refusent la facilité, qui adorent « creuser », faire des recherches, interpréter, transposer… Pour les autres, il vaudra mieux s’abstenir !

 (paru en 1990 aux Editions de Minuit)

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