Katharina HAGENA : Le goût des pépins de pomme
« Le goût des pépins de pomme » …à y réfléchir, le titre donne une idée de ce que livre va nous dévoiler: une histoire somme toute assez banale, mais qui nous rappelle que les choses les plus simples ont une saveur, une odeur, un aspect, une texture ou un son propres qui agissent parfois comme un filtre pour nous ramener en arrière et nous aider à nous souvenir, à retrouver des sensations enfouies ou oubliées. Je pense que tout le monde a fait cette expérience-là, que tout le monde tombe à un moment donné sur sa madeleine.
Iris, la narratrice, revient après de longues années d’absence dans le nord de l’Allemagne, près de Brème, pour assister à l’enterrement de sa grand-mère. Contre toute attente, elle se voit hériter de la vieille maison familiale où, enfant puis ado, elle a passé toutes ses vacances. Après l’enterrement, elle décide d’y rester seule quelques jours pour explorer les traces laissées par le passé, pour replonger dans ses souvenirs, revenir à des endroits qui avaient autrefois marqué sa vie et se remémorer les petits et les grands drames qui ont agité la famille. C’est ainsi qu’Iris nous évoque son histoire, mais aussi celle de ceux qui ont habité la maison avant elle : sa mère, ses tantes, ses grands-parents… les pommes, les pommiers, en constituent en quelque sorte le leitmotiv.
J’ai aimé ce roman qui m’a procuré un sentiment douillet de bien-être (le grand drame familial de la fin mis à part, bien sûr). Suivre cette femme qui revient sur les lieux de son enfance, respirer avec elle les odeurs des pommes, groseilles, aromates, boiseries, tiroirs, armoires ; retrouver avec elle les bruits familiers de la maison, des escaliers, portes, robinets ; toucher le tissu de vieilles robes, broderies, dessus de lit, ustensiles de cuisine ou de jardin ; observer les grands arbres, pommiers, tilleuls, les rosiers grimpants, les massifs de fleurs envahis par les mauvaises herbes ; sentir la chaleur de l’été extérieur et la fraîcheur des vieilles dalles en pierre de la cuisine… j’ai été touchée et je me suis totalement reconnue dans cette rencontre avec le passé.
Au détour d’un poulailler, la grande Histoire fait irruption dans la petite histoire familiale quand Iris tombe sur le passé nazi de son grand-père et ses conséquences. Mais plus important pour elle, l’ombre jetée par la maladie d’Alzheimer de la grand-mère et la déchéance mentale qu’elle a entraînée en même temps qu’une multiplication de petits billets pense-bêtes… billets qui reflètent la progression de la maladie : nombreux et assez clairs au début, leur nombre diminue au fur et à mesure, et les inscriptions deviennent de plus en plus singulières jusqu’à ne plus comporter que le seul prénom de la grand-mère, Bertha, « comme si elle devait s’assurer qu’elle était encore là. » Ces passages sont assez poignants, mais sans aucun misérabilisme ou apitoiement.
Donc, ne vous retenez surtout pas si ce livre vous tente !
(traduit admirablement de l’allemand par Bernard KREISS, et paru en format poche chez LdP)
David FOENKINOS : La délicatesse
Lecture d’une soirée. Un livre qui n’est pas bien épais. Et que j’ai failli ne jamais toucher, n’ayant pas apprécié du tout un autre Foenkinos (v. « Lennon ») et me méfiant de principe des « bestsellers » !
Et bien. Je ferais bien de ravaler mon arrogance, car ce roman est un plaisir de lecture. Vraiment.
Le titre en dit long : c’est bien la « délicatesse » qui caractérise l’histoire et ses personnages, et ceci dans toutes les acceptions du terme que Foenkinos nous propose entre deux chapitres. Nathalie, jeune femme en deuil de son mari qui s’est fait renverser par une voiture un dimanche au retour de son jogging ; Markus, d’origine suédoise et hors-normes, peu habitué aux femmes et au jeu de la séduction : leur histoire d’amour paraît improbable, et pourtant ! Le « cul » est remplacé par l’attention, l’écoute de l’autre, la tendresse. « C’est un livre pour les filles », m’a dit une des miennes… oui, je suis d’accord, pour les filles « fleur bleue » qui plus est, mais, mine de rien, c’est un mec qui l’a écrite !
C’est aussi une histoire qui raconte la difficulté de survivre à l’être aimé (« La douleur, c’est peut-être ça : une façon permanente d’être déraciné de l’immédiat. »), la difficulté de reprendre pied dans une vie dont chaque détail vous renvoie à un passé heureux et si irrémédiablement révolu : « Peut-on poursuivre la lecture d’un livre interrompu par la mort de son mari ? » Il est vrai que cela peut paraître banal, mais il y a une justesse de ton ici qui touche. Un ton grave, nostalgique, mais mêlé de légèreté néanmoins, avec des trouvailles pleines d’humour (La « rhapsodie des rotules » de Nathalie qui fait craquer son mari), des réflexions parfois absurdes, qui nous font rire (« Des enfances en Suède ressemblent à des vieillesses en Suisse »). L’ensemble s’amalgame très bien et nous fait passer un très bon moment, je le répète.
(paru en format poche chez FOLIO)
MURAKAMI Haruki : 1Q84 - Livre 1
Voici donc le super bestseller du Japon ! Je suis fan de Murakami depuis longtemps, et évidemment, j’attendais avec impatience la traduction française du phénomène. Or, je suis déçue, très très déçue ! Ce n’est certainement pas le Murakami que j’aime, celui de « Kafka », non, c’est un auteur de bestsellers pour ados. Et encore. Il n’est pas sûr que les ados tolèrent la longueur et l’ennui, car il faut se forcer pour aller au bout des 531 pages du premier livre de cette trilogie, dans lesquelles quasiment rien ne se passe. On ne peut se défaire de l’impression que Murakami se fait payer à la ligne ! Les personnages parlent, ça oui, ils parlent… pour ne pas dire grand’ chose. Le roman est presque entièrement dialogué, des dialogues qui manquent cruellement de substance. Et là, où il est descriptif, il nous renseigne sur des futilités dont on pourrait bien se passer… Aomamé boit des Tom Collins, porte un blouson Calvin Klein, met des pages à ajuster ses vêtements, voudrait coucher avec le sosie de Sean Connery, n’aime pas Queen, ni Abba. Elle avoue être bi-. Sa vieille commanditaire boit du Chablis, porte une robe Givenchy…D’autres ont des sacs Gucci, des costumes Hugo Boss… A quoi cela rime-t-il ? Murakami serait-il devenu une fashion victim, ou pire : écrit-il cela pour leur plaire ? De la démagogie ?
Autre exemple d’ineptie : Page 229. Je cite : «Très peu de gens, sans doute, pourraient se targuer d’avoir atteint la maestria avec laquelle Aomamé envoyait un coup de pied aux testicules […] Le plus crucial quand on cherche à viser les testicules, c’est d’éliminer toute timidité Il convient d’attaquer son adversaire au point le plus faible sans pitié, avec férocité, de manière foudroyante. D’agir à la manière de Hitler, lequel a envahi la Hollande et la Belgique au mépris de leur proclamation de neutralité, a lancé son attaque sur les défenses les plus faibles de la ligne Maginot, et aisément contraint la France à capituler…» Aïe ! J’ai mal ! Quel blabla ! Au secours !
Y a-t-il tout de même une histoire ? Oui, une tueuse à gages (Aomamé), dévoreuse d’hommes à ses heures mais amoureuse depuis toujours d’un ancien camarade d’école… (qu’est-ce qu’elle fait déjà dans le roman, je ne me rappelle plus…)… en tout cas, on comprend que cet homme doit être le deuxième protagoniste principal. Il s’appelle Tengo, prof de maths et écrivain en devenir qui joue le nègre pour une mystérieuse fille de 17 ans, Fukaéri, auteure de « La chrysalide de l’air », récit qui met en scène des « Little People », créatures de toute évidence peu sympatiques…
Au bout d’un moment, il y a un début de monde parallèle qui s’insinue dans l’histoire, mais vraiment qu’un début !
J’avoue que vers la page 400, l’action devient un peu plus intéressante : le leader d’une secte qui viole de jeunes filles, et les Little People font exploser une chienne…(je me suis même dit qu’il fallait peut-être acheter le tome II…) pour retomber plus loin dans les bavardages et se terminer (comme déjà mentionné) à la page531. Point.
Je veux bien admettre qu’il faille installer un cadre, des personnages, une ambiance etc etc… mais trop, c’est trop. On meurt d’ennui et de trivialité ! Je veux qu’on me rende mon Murakami ancien modèle !
(traduit du japonais par Hélène Morita et paru aux éditions Belfond)
Tristan EGOLF : Le seigneur des porcheries

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(par Alexandra)
J’avoue que la 4è de couverture m’a longuement fait hésiter avant de lire ce premier roman de Tristan Egolf qui «[…] commence avec la mort d’un mammouth à l’ère glacière et finit par une burlesque chasse au porc lors d’un enterrement […] Entre-temps, on assiste à deux inondations, à quatorze bagarres, à trois incendies criminels, à une émeute dans une mairie, à une tornade dévastatrice et à l’invasion de méthodistes déchaînés ; on suit la révolte d’une équipe d’éboueurs et on voit comment un match de basket se transforme en cataclysme […]» … On dirait du Paasilinna plus plus plus… M’enfin, trop, c’est trop ! Il a fallu qu’une de mes filles me parle en termes plutôt positifs de «Kornwolf» du même auteur pour que je me décide enfin d’affronter ce monument.
Et pourtant, ce n’était pas gagné ! Encore fallait-il surmonter le prologue ! Heureusement qu’il n’est pas très très très long, car dans les rato-bastonnades et étripages entre trolls, nains, rats de rivière, citrons et autres bêtes curieuses qui semblent peupler la ville de Baker, là-bas quelque par dans le Midwest fermier américain, on a beaucoup de mal à se situer… de quoi nous parle-t-on à la fin ?
Bon. J’ai tenté de faire abstraction de cette entrée en matière déconcertante, et j’ai poursuivi ma lecture. Et l’horizon s’éclaircit ! Ouf ! Sauvée! Je n’aime pas abandonner un livre!
Donc, sachez qu’il y a bien un héros humain dans cette histoire, ou plutôt un anti-héros: j’ai nommé John Kaltenbrunner, personnage haut en couleurs, sorte de picaro célino-cervanto-rabelaisien, créature à mi-chemin entre le génie et le débile profond, marginal inéluctablement mis sur la touche dès la petite enfance par toute la collectivité, maltraité voire torturé par ses congénères dégénérés et qui ne trouve d’autre solution pour survivre que de se replier sur lui-même et de se consacrer vigoureusement à la ferme de sa mère qu’il fait prospérer du haut de ses 14 ans environ.
Lorsque sa mère tombe gravement malade et que les «harpies» (entendez par là des bonnes sœurs méthodistes) essaient de mettre la main sur ce qui reste de la propriété familiale, John déraille sérieusement et, tel un kamikaze suicidaire, se lance dans l’entreprise de destruction systématique de la ferme qui aboutira à un état de siège dont il sort difficilement et qui lui vaut la prison.
A sa sortie, il tente de reprendre pied dans la vie, mais il est poursuivi par la malchance. Pourtant, il refuse de quitter la région : «Il était installé à demeure sur le lieu du crime, et il ne pouvait y échapper. Comme tout être raisonnablement sensible né dans un cul-de-sac de campagne, ostracisé comme idiot, traité de crétin, de perdant-né et de monstre par une fraternité de fascistoïdes et de tyrans domestiques, il cultiva bientôt une haine implacable […] envers la communauté qui l’entourait.» Vivotant de petits boulots, crevant quasiment de faim, il dégringole l’échelle sociale jusqu’à dénicher un emploi comme « torche-colline », c.à.d. éboueur, exclu de la société parmi d’autres exclus. C’est là qu’il verra arriver son heure de gloire et l’occasion d’une vengeance contre la ville de Baker : il organisera une grève générale des services de ramassage des ordures qui plongera dans l’apocalypse le comté entier!
J’avoue qu’après mon appréhension initiale, puis mon enthousiasme pendant les 300 pages suivantes, je me suis lassée un peu… les 250 dernières pages ne constituent en fait que la description minutieuse de cette grève et de ses conséquences, quasiment minute par minute. Certes, c’est haut en couleur et le verbe d’une puissance furieuse, mais là où la période de l’adolescence de John nous avait mis face à la vision d’une Amérique loin de celle présentée par les séries télévisées, l’époque de l’âge adulte vire à la caricature par trop caricaturale. L’aspect critique disparaît derrière la performance d’écrivain, le burlesque prend le dessus, le propos perd son impact. C’est dommage !
Pour aller jusqu’au bout, j’ai finalement lu en diagonale les 100 dernières pages !
Une impression mitigée donc. Des pages époustouflantes et de l’ennui. Mais un vrai auteur, c’est évident.
(Un coup de chapeau pour le traducteur Rémy Lambrechts, qui n’a pas eu la tâche facile, c’est sûr ! Paru chez Gallimard, et en format poche dans la collection Folio)
Magda Szabó : La porte
(par Alexandra)
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D’entrée de jeu, j’ai été happée par une sensation d’urgence, une urgence de dire les choses, de passer à un aveu inavouable ; une urgence qui nous emporte dans le récit et ne nous lâche plus.
C’est l’histoire d’une trahison, écrite avec un terrible sentiment de culpabilité et sous le joug d’un cauchemar récurrent, toujours le même : une porte qui refuse de s’ouvrir…
Et pourtant.
Magda, la narratrice nous met sur la piste tout de suite : «Une unique fois dans ma vie […] une porte s’est ouverte devant moi, une porte que n’eût jamais ouverte celle qui se cloîtrait dans sa solitude et sa misère impuissant […]. J’étais seule à pouvoir faire céder cette serrure : celle qui tournait la clé croyait davantage en moi qu’en Dieu, et moi, en cet instant fatal, je croyais être Dieu, sage, pondérée, bonne et rationnelle. Nous étions toutes deux dans l’erreur… »
«Celle qui tournait la clé» s’appelle Emerence. Quel magnifique personnage de roman que cette vieille femme dont la vie est entourée d’un mystère que la narratrice percera au fur et à mesure. Dotée d’une énergie quasiment surhumaine, Emerence ne vit que pour le travail, «24 heures sur 24», ne dormant presque jamais, ne possédant d’ailleurs même pas de lit. Tout le monde l’apprécie, malgré son caractère peu amène, intransigeant, violent à l’occasion, allergique à toute sorte d’autorité, qu’elle soit politique ou religieuse. Constituant le pilier de son quartier, elle se sacrifie pour tous ceux qui ont besoin d’aide sans jamais accepter le moindre geste en retour. Non seulement elle protège jalousement son intimité en interdisant sa porte à qui que ce soit, mais elle s’obstine aussi dans un refus catégorique de tout attachement sentimental. Or, au cours des vingt ans pendant lesquels elle régentera le ménage de Magda, Emerence développera un amour absolu pour celle-ci ; amour que Magda lui rend, même si elle ne comprend pas pourquoi cette femme si méfiante tient autant à elle. Mais «j’étais jeune, je n’avais pas analysé à fond à quel point l’affection est un sentiment illogique, mortel, imprévisible, et pourtant je connaissais la littérature grecque qui ne représentait rien d’autre que les passions, la mort, dont la hache étincelante est tenue par les mains enlacées de l’amour et de l’affection.»
L’histoire s’acheminera vers le drame, vers la trahison. Magda est effectivement jeune et en prise avec la dure réalité. Le moment venu, elle ne sera pas à la hauteur de ce qu’exige Emerence : qu’ «en plus de l’affection, il faut savoir donner la mort» !
Intense et bouleversant !
(traduit du hongrois par Chantal Philippe et paru aux éditions Viviane Hamy)



