Coetzee - L'âge de fer

(par Alexandra)

Assurément, Coetzee est l’un de mes auteurs favoris. Et ce roman-ci ne fait que confirmer tout le bien que je pense de lui !

Nous sommes en Afrique du Sud, à quelques années de l’abolition de l’apartheid. Ayant appris qu’elle mourra dans peu de temps de son cancer, la narratrice, Elizabeth Curren, une femme d’un certain âge, entreprend d’écrire une longue lettre d’amour à sa fille qui vit aux Etats-Unis et qui refuse de remettre ses pieds sur le sol sud-africain.

Or, elle est rattrapée par une série d’événements qui l’amènent à s’interroger sur le monde dans lequel elle vit. Ainsi, à peine rentré de chez le médecin, elle retrouve dans son jardin un clochard dont la mauvaise odeur la fait penser à l’Afrique du Sud ; mauvaise odeur à laquelle on s’habitue, comme elle dit. Elle finira par considérer ce clochard comme son dernier compagnon et il l’accompagnera jusqu’au bout.

Parallèlement, elle assiste à un incident violent : dans la rue devant chez elle, un garçon noir, ami du fils de sa femme de ménage, est renversé intentionnellement par une voiture de police. A partir de cet incident, elle (pourtant pas naïve et résolument contre la ségrégation raciale) prendra conscience des rapports de force entre la police et la population noire, en particulier les adolescents qui, dès l’âge de douze ans, désertent l’école pour ruiner volontairement un éventuel « avenir » dont ils ne veulent pas, « tournent le dos à l’enfance pour devenir brutaux, affranchis » et opposent « une muraille de résistance » à toute parole blanche, aussi bienveillante soit-elle. Elle est entraînée, bien malgré elle, dans une spirale de violence dont elle n’avait pas idée et qui l’ébranle profondément. Elle souhaite ardemment la disparition du régime de Prétoria et ses sbires « stupides », mais en même temps, l’avènement de ces « nouveaux puritains » intransigeants et jusqu’au-boutistes lui fait peur car, rompus à la guerre, ils ont perdu leur humanité.

            Plus sa fin approche, plus elle se replie sur elle-même, laisse aller le reste « à vau-l’eau ». Sa lettre d’amour se mue en cri de solitude. Elle accuse sa fille de l’avoir abandonnée. Elle l’implore de lui revenir. Dans des pages infiniment touchantes, elle lui avoue sa douleur, la douleur de son absence.

            Et c’est cela que j’aime chez l’écrivain Coetzee : il mêle des destins individuels à la critique d’un système, mais sans aucune démagogie ni de doigt levé pour sermonner. Simplement en nous présentant des gens qui nous ressemblent, qui ont leurs problèmes d’ordre privé et qui, dans une circonstance donnée se trouvent confrontés à des événements qui les dépassent. A nous, de nous poser la question comment nous aurions réagi à leur place.

(paru en 1990, et pour la traduction française en 1992 aux éditions du Seuil ; en format poche dans la collection Points)