Louis - Eddy Bellegueule

(par Alexandra)

C’est dur de s’appeler Eddy Bellegueule. Encore plus quand on habite dans un village de campagne déshérité. Et encore plus quand on est efféminé, maniéré, pédé, quoi !

Eddy Bellegueule est devenu Edouard Louis. L’histoire de ce « roman » qui n’en est pas vraiment un, c’est l’histoire (très douloureuse) de son auteur.

Nous sommes dans un village de Picardie. Son nom n’est pas mentionné, mais en Picardie, nous (je dis ‘nous’ car j’habite moi aussi cette région) le connaissons, les médias locaux s'étant bien sûr chargés de le divulguer.

C’est un village comme on en trouve encore beaucoup, pas seulement en Picardie, mais partout, là où rien ne se passe à au moins vingt kilomètres à la ronde, où les habitants vivent depuis des générations, se marient entre eux, restent au village, créent leur propre histoire, leurs propres valeurs, leurs propres lois, dans la crainte de la « ville » et de sa « jungle » et encouragés en cela par la sempiternelle télévision (et pas vraiment les programmes d’ARTE !). C’est un village où la violence ordinaire règne en maître grâce à l’alcool qu’on ingère dès la sortie de l’enfance, où l’on ne donne pas vraiment dans le romantisme…

La famille d’Eddy et de ses quatre frères et sœurs est pauvre. Le père, ancien ouvrier d’usine, ne peut plus travailler en raison de son dos abîmé. Il s’occupe à regarder la télé toute la journée en attendant de retrouver ses copains le soir pour boire (sans modération). Et il va à la pêche pour nourrir la famille quand, à la fin du mois, il n’y a plus d’argent pour acheter de la viande. La mère est une « femme au foyer » qui, depuis sa première grossesse à l’âge de 17 ans, galère « à faire le ménage à la maison et à nettoyer soit la merde de (ses) gosses soit la merde des vieux dont (elle) s’occupe. »

Enfant déjà, Eddy n’est pas comme les autres. Et les autres le lui font sentir. Il fait honte à sa famille. Au collège, il est harcelé violemment tous les jours. Au village, il n’a pas d’amis (garçons) car il n’aime pas le foot, il n’est pas un « dur », malgré tous les efforts qu’il fait pour faire semblant …

Oui, il voudrait tant ressembler aux autres, mais ses efforts finissent par le piéger lui-même. Jusqu’au jour où lui apparait clairement la solution : il faut qu’il s’assume, qu’il s’en aille, il faut qu’il fuie son milieu. Ce qu’il fait. (Grâce à l’école, je précise, et en tant que prof de l’enseignement public, j’en suis fière !)

C’est un livre dur. « Germinal » au 21è siècle ! La critique littéraire très parisienne n’en est pas encore revenue ! Entre étonnement et incrédulité, elle est fascinée par la peinture des mœurs que nous livre là Eddy Bellegueule alias Edouard Louis.

Et oui. Tout cela existe bel et bien. Ayant enseigné pendant un certain nombre d’années dans un lycée de campagne au recrutement d’élèves de familles classées « socialement défavorisées », je peux affirmer que j’ai vu bien pire !

Ce qui est fantastique, par contre, c’est que l’auteur, ce jeune homme de 21 ans seulement, socialement défavorisé à l’origine et homosexuel, ait trouvé sa voie, et ceci brillamment : étudiant en sciences sociales à l’ENS, il a coordonné la publication d’un ouvrage sur Pierre Bourdieu : « L’insoumission en héritage » (PUF). Il a aussi écrit deux articles pour Libé  (http://www.liberation.fr/societe/2011/12/16/lettre-aux-prophetes-de-la-fin-des-temps_782211 ainsi que  http://www.liberation.fr/monde/2012/08/09/pussy-riot-le-double-silence-des-politiques-et-des-feministes-en-france_838726) qui prouvent qu’il est déjà bien loin des préoccupations des habitants de son village. Et tant mieux pour lui !

(paru en janvier 2014 aux éditions du Seuil)