Volodine - Lisbonne

(par Alexandra)

J’ai choisi ce livre parce que, dans un résumé d’éditeur, j’ai appris que le personnage principal était une terroriste allemande de la RAF (« Rote Armee Fraktion », la « Fraction Armée Rouge », appelée plus communément la « Bande à Baader »).
Je suis moi-même d’origine allemande, et j’étais adolescente à l’époque du « Deutscher Herbst », l’ »automne allemand », c’est à dire l’automne 1977 qui a constitué en quelque sorte l’apogée du terrorisme allemand, avec l’enlèvement et l’assassinat de Hanns-Martin Schleyer, « patron des patrons » allemands, le détournement d’un avion de la Lufthansa vers Mogadiscio et les « suicides » des membres fondateurs de la RAF dans la prison de Stuttgart-Stammheim.
Je me souviens très bien de l’ambiance dans le pays alors: c’était comme si une nation entière retenait son souffle ! Je me souviens des polémiques politiques, des débats passionnés autour des mesures anti-terroristes prises par le gouvernement social-démocrate de Helmut Schmidt. Je me souviens surtout de la campagne de presse hystérique menée par ce torchon de BILD, et le discrédit jeté sur Heinrich Böll, traité de « sympathisant » des terroristes…. (Relisez donc son « Honneur perdu de Katharina Blum » !)
Moi-même, bien jeune et politiquement innocente à cette époque-là, je n’aurais jamais osé mettre en cause ni les décisions gouvernementales ni la thèse du « suicide » d’Andreas Baader et compagnie! Il a fallu que j’arrive en France pour entendre des sons de cloches différents, pour gagner une certaine distance critique vis à vis de ces événements ; pour me demander aussi pourquoi ces jeunes gens avaient choisi de recourir à une telle violence, et me dire que tout était peut-être bien plus compliqué que les instances officielles allemandes voulait bien le présenter !

J’en viens à « Lisbonne dernière marge ».
Un couple d’Allemands à Lisbonne. Elle, Ingrid Vogel, ancienne terroriste de la RAF, est en fuite. Lui, Kurt Wellenkind, son « dogue », comme elle le surnomme, haut responsable de la lutte antiterroriste, est tombé amoureux d’elle. Au lieu de l’arrêter, il lui a procuré une nouvelle identité et l’a aidée à s’enfuir. A deux, ils arpentent la ville de Lisbonne en attendant le bateau qui doit emmener Ingrid au loin, quelque part en Asie, dans un endroit où elle finira sa « vie massacrée » sous une chape de plomb, sans espoir de retour.
Elle n’a plus qu’un projet : écrire un livre, un roman qui « gifle (…) les esclaves gras de l’Europe, et les esclaves boudinés, et les cravatés, et les patrons militarisés par l’Amérique, et les serfs du patronat, et tous les pauvres types asservis par tous, et les sociaux-traitres et leurs dogues (…) ».
Lui veut l’en empêcher car il sait que ce livre mènera forcément ses poursuivants jusqu’à elle, et jusqu’à lui en même temps.
Elle se croit plus maligne. Ce livre, elle compte bien le crypter pour rendre méconnaissables les protagonistes, l’époque, les événements…
Et ce livre au titre évocateur (« Einige Einzelheiten über die Seele der Fälscher », en français : « Quelques détails sur l ‘âme des faussaires ») représente en fait la majeure partie de « Lisbonne dernière marge ».
A partir de là, tout se complique car il est effectivement crypté. D’un cryptage censé leurrer les spécialistes du BKA (le FBI allemand)… vous vous doutez bien que le commun des mortels n’y comprend strictement rien ! C’est hermétique ! J’avoue que j’ai lu trois chapitres de ce « roman » dans le roman pour finir par sauter ces passages-là.
Je ne dis pas que l’on ne reconnaît pas l’intention de l’auteur (et là, je parle de Volodine) qui veut prêter sa voix à cette « génération perdue ». Disons que Volodine tient tout de même à ce que nous saisissions un minimum. C’est ainsi qu’il donne la parole à Kurt, qui nous fait un résumé de « L’âme des faussaires » dont je vous livre l’essentiel :
Il s’agit d’une « sorte d’anthologie commentée de textes se rapportant à une époque imaginaire, la Renaissance. Une espèce de mise en relation de ces textes avec des personnages vivants, à un moment où la Renaissance traverse une crise aiguë d’identité.
La société que l’on peut deviner la-derrière est fondée sur une manipulation à grande échelle des souvenirs collectifs, sur un écrasement mutilant de la mémoire. (…)
Des collectifs d’intellectuels spécialisés ( …) polémiquent entre elles ; et soit elles s’accommodent de la réalité truquée, en se réfugiant dans l’esthétisme, soit elles cherchent la vérité introuvable (…)  à la frontière de la subversion.
Une construction politique de pure façade administre la société. Elle a été remise depuis des siècles dans les mains de dindons sociaux-démocrates qui exercent une sorte de totalitarisme idéologique de la nullité (…)
Pièce centrale de l’édifice de la Renaissance, la police est vigilante, active et impunie (…)  Elle est dévouée corps et âmes aux véritables maîtres de la Renaissance : les ruches. (…) Les ruches ont falsifié la mémoire de l’homme de la Renaissance, elles disposent à leur guise de son passé, de son devenir, de ses amnésies, de ses faux-semblants, de ses crimes, de ses lacunes, de ses mensonges. (…) » (pages 126 à 128 dans l’édition des Editions de Minuit)
Comme je l’ai expliqué plus haut, je suis un enfant de ce pays et de cette époque-là. Je n’ai donc pas trop de mal à reconnaître l’Allemagne renaissante, la République fédérale d’après-guerre, la question de la mémoire des pères (qui ont voté Hitler et/ou pris part d’une quelconque manière dans le IIIè Reich), leur « lobotomie », c’est à dire leur refus de se souvenir et de répondre aux questions de leurs enfants quant à leur implication. J’ai reconnu aussi les événements des années 70, les attentats, la traque, l’omniprésence policière, les arrestations. Les nombreuses dé- et recompositions de noms, les hétéronymes (de Katalina Raspe à Inge Albrecht en passant par Gudrun Schubert, Elise Dellwo, Adelheid Mohnhaupt, Ulrike Siepmann et beaucoup d’autres) m’évoquent toujours ces visages sur les avis de recherche placardés partout, à commencer par Ulrike Meinhof, Jan-Carl Raspe, Gudrun Ensslin, Ingrid Schubert, Susanne Albrecht, Brigitte Mohnhaupt, Karl-Heinz Dellwo… Il n’y a  qu’à regarder une liste des noms des terroristes allemands, ils s’y trouvent tous.
Je ne suis pas étonnée du tout de l’intérêt que Volodine porte (ou a porté… le roman a paru en 1990) à cette génération de révoltés. Ils correspondent, somme toute, assez bien à sa vision très pessimiste des enjeux de la société, de « l’absurdité impardonnable du monde » (C’est la dernière phrase de « Lisbonne »).
Mais à vrai dire, je ne suis pas convaincue que « Lisbonne dernière marge » ait encore le moindre impact de nos jours, bien que le terrorisme soit toujours d’actualité, et qu’au fond, des parallèles existent si on les cherche bien.
Il reste que ce roman est d’une prodigieuse complexité et ravira tous les lecteurs qui refusent la facilité, qui adorent « creuser », faire des recherches, interpréter, transposer… Pour les autres, il vaudra mieux s’abstenir !

 (paru en 1990 aux Editions de Minuit)