(par Alexandra)
medium_funerailles_celestesPour être sincère, j’ai eu un peu de mal à entrer dans ce livre en raison du style très dépouillé voire simpliste, tenant du documentaire, et surtout de l’utilisation parfois anarchique des temps du passé, due probablement à un problème de traduction…

En fait, le style documentaire se justifie. L’auteure, Xinran (d’après Annabelle, cela se prononce ‘SSINJANE’ … elle doit le savoir, elle apprend le chinois, pardon, le mandarin!), est en réalité une journaliste de Pékin (vivant aujourd’hui à Londres) qui a recueilli ce récit dans le cadre d’une enquête sur les femmes en Chine. Elle a trouvé cette histoire tellement émouvante qu’elle a décidé de lui consacrer un livre entier.

(D’ailleurs, vous pouvez trouver une interview très éclairante avec Xinran sur le site d’ « Eurasie » :
http://www.eurasie.net/webzine/Entretien-avec-Xinran-journaliste.html
… et vive la Révolution Culturelle !!!)

A propos du titre d’abord : Les « funérailles célestes » désignent un rite funéraire que l’on trouve dans diverses variantes du bouddhisme asiatique : le cadavre est soigneusement préparé et découpé selon un rituel précis, puis offert aux vautours et autres oiseaux de proie sacrés.


L’histoire
véridique est celle de Shu Wen. Elle débute à Suzhou (du côté de Nankin), en 1956 environ, donc, quelques années seulement après la proclamation de la République Populaire de Chine par Mao.

Shu Wen est profondément amoureuse et mariée depuis peu à Kenjun. Les deux sont de jeunes médecins idéalistes croyant en la bonne cause. C’est ainsi que Kenjun décide de s’engager dans l’armée populaire de libération pour - comme il dit - « apporter [aux Tibétains] nos connaissances, pour améliorer [leurs] vies… » etc

Or, très vite, il disparaît. L’armée le donne pour mort, mais personne ne peut (ou ne veut) renseigner sa femme sur les circonstances. Shu Wen décide alors de retrouver toute seule son mari, convaincue qu’il est vivant et en train d’errer quelque part dans les montagnes du Tibet. Au cours du voyage-aller, elle fait la connaissance de Zhuoma, jeune femme issue de la noblesse tibétaine, férue de culture chinoise et qui, elle aussi, est à la recherche de l’homme qu’elle aime. C’est par elle que Shu Wen (et le lecteur en même temps) sera initiée à la culture tibétaine.

Une fois arrivé au Tibet, le convoi - dont les deux femmes font partie - est attaqué par des soldats tibétains. Shu Wen et Zhuoma réussissent à s’enfuir et sont recueillies par une famille de nomades des hauts plateaux du nord du Tibet. Pendant une dizaine d‘années, elles vont partager la vie de cette famille, coupées de toute civilisation ou actualité, perdant toute notion du temps qui passe.

Malgré l’isolement, Zhuoma est enlevé par des inconnus. Deux membres de la famille et Shu Wen se mettent à sa recherche et la retrouvent grâce aux « treize montagnes sacrées » (là aussi, cela va prendre quelques années… on n’arrive pas à les compter, mais cela renforce encore le côté intemporel…). Pour finir, elles retrouvent l’amour de Zhuoma (c’est fou, ce qu’il est petit, le Tibet !), et elles vont enfin dénicher une trace du mari de Shu Wen … (mais rassurez-vous, le périple n’est pas terminé !). Lorsqu’elle rentre en Chine, Shu Wen aura passé plus de trente ans au Tibet (manquant du coup tous les rebondissements révolutionnaires en Chine !)

Il est vrai que l’histoire n’est pas ordinaire. Elle donne surtout lieu à de belles descriptions très détaillées des activités traditionnelles qui permettent à la famille de nomades de vivre en autarcie (on arrive à humer l’odeur du beurre et de la bouse de yak !!!). Le temps et l’espace sont abolis : on se trouve quelque part entre la terre et le ciel à un moment indéfinissable de l’éternité… les transhumances (en très haute altitude !) au gré des saisons constituent les seuls éléments qui donnent un rythme à la vie…

Par contre, la religion bouddhiste est omniprésente… Shu Wen arrive au Tibet en bonne communiste laïque, dénuée de toute spiritualité, et elle va, au fur et à mesure de ses expériences et sans s’en rendre compte immédiatement, s’imprégner des croyances, jusqu’à réciter son OM MANI PEDME HUM à tout moment …

Autre point intéressant abordé dans le livre (et ce d’autant plus qu’il nous plonge au cœur de l’actualité !) : les rapports conflictuels entre Chinois et Tibétains, conflit ancestral, nourri avant tout par la méconnaissance réciproque et les préjugés à la peau dure :
« La plupart des soldats dans les camions avaient une vingtaine d’années. Ils riaient bruyamment et se bousculaient tout en discutant du peu qu’ils connaissaient du Tibet – les lamas, les ermites et les nomades, la cruauté légendaire du peuple. Wen a compris que, sous leurs rodomontades, ils étaient anxieux. Ils ne connaissaient rien du conflit auquel ils allaient participer, et les rumeurs des châtiments barbares que les Tibétains inventaient pour leurs ennemis abondaient. La majorité de ces jeunes soldats étaient des paysans analphabètes, tout à fait incapables de comprendre un peuple aussi différent et éloigné de leurs coutumes. »

On nous montre bien aussi à quel point la présence chinoise a changé le Tibet … comme le remarquent Shu Wen, Zhuoma et son ami en se dirigeant vers Lhassa à la fin du livre:

« A leur surprise, ils ont commencé à remarquer des visages chinois dans les marchés et dans les foires. Des restaurant et des boutiques portaient des enseignes en caractères chinois […] C’était comme s’ils étaient entrés dans un autre monde […] Ce n’était rien comparé aux rues grouillant de monde de Lhassa […] Hormis les temples et les gens en vêtements tibétains, [Wen] avait l’impression d’être de retour en Chine, surtout dans les rues du marché du Barkhor où les commerçants chinois et tibétains faisaient l’article de leur marchandises coude à coude. […] Zhuoma semblait à la fois consternée et exaltée par ce spectacle.

« Cela ne ressemble guère au Tibet », a-t-elle déclaré …

On ne peut bien sûr pas lire ces lignes sans se souvenir des événements de mars 2008, lorsque l'armée chinoise a violemment réprimé (une fois de plus) des soulèvement tibétains. Les journaux étaient remplis d’articles dénonçant le « génocide culturel » (dixit le Dalaï-lama) commis par les Chinois au Tibet ! La position de Shu Wen (et de la journaliste Xinran derrière elle) à propos de ce problème reste à vrai dire un peu molle. C’est aussi l’avis de l’auteur de la postface du livre qui rectifie un peu le tir en expliquant :

« Avec une aimable candeur, [Xinran] aligne, probablement à son insu, par le truchement de ses personnages, presque tous les préjugés, les idées reçues, les malentendus ayant cours en Chine à propos du Tibet. Et le résultat se dessine peu à peu sans fioritures : ce regard d’une arrogance sans doute inconsciente crée un certain malaise, parce qu’imprégné de cette suffisance colonialiste que nous connaissons trop bien, ce complexe de supériorité à l’égard de s autres tous considérés comme des barbares. »

Donc : il faut lire le livre mais sans oublier la postface, ainsi que les journaux qui continuent de nous informer de la situation au Tibet !
                                                   (paru aux Editions Philippe Picquier)