danse(par Alexandra)
Murakami… pour moi, c’est certainement un des auteurs les plus intéressants actuellement. Il paraît qu’un nombre croissant de lecteurs réclament un prix Nobel pour lui ! Et bien, je pense aussi qu’il le mérite largement, mais je crains que son côté apolitique ne joue en sa défaveur…

« Danse, danse, danse » est un titre bien pâle pour un roman de Murakami qui choisit en général des intitulés plus extravagants. Mais n’ayez crainte, le roman ne l’est pas.

D’emblée, nous sommes dans son univers, mélange de réel et de fantastique :

« Je rêve souvent de l’hôtel du Dauphin.
Dans mon rêve je fais partie de l’hôtel. Le bâtiment, déformé, s’allonge interminablement, en une sorte de prolongation de mon être. On dirait un immense pont surmonté d’un toit. Et ce pont qui m’englobe s’étend de la préhistoire aux confins de l’univers. Il y a aussi quelqu’un qui pleure dans mon rêve. Quelque part, quelqu’un verse des larmes pour moi. Je perçois nettement les battements de cœur et la douce chaleur de cet hôtel dont je ne suis qu’une infime partie.
Je rêve… »

Le narrateur est un journaliste trentenaire un peu à la dérive, un peu largué dans la vie, sans attaches, désabusé, indifférent à ce qui l’entoure. L’hôtel dont il rêve existe vraiment et va jouer un rôle essentiel pour lui. Il en subit comme une attraction magique. Il s’y rendra et y fera des rencontres décisives : celle de Yumiyoshi-San dont il tombera amoureux ; de Yuki, jeune ado dont il deviendra une sorte de nounou-mentor ; et de l’homme-mouton, personnage irréel provenant d’une espèce d’au-delà, et dont le rôle consiste, comme il le dit lui-même, « à relier les choses ». Tout comme le narrateur, on ne comprend pas trop d’où sort cet « homme-mouton » (avec Murakami, on apprend vite à se laisser aller sans trop chercher les significations…), mais il connaît tout de son dilemme et essaie de le guider :

« Tu as besoin de moi parce que tu es en pleine confusion. Tu ne sais plus ce que tu cherches. Tu as perdu de vue ce que tu cherchais, tu t’es perdu de vue toi-même […] »
« Qu’est-ce je dois faire, alors ? […] »
« Danser, répondit l’homme-mouton. Continuer à danser tant que tu entendras la musique […] Ne te demande pas pourquoi. Il ne faut pas penser à la signification des choses. Il n’y en a aucune au départ. Si on commence à y réfléchir, les jambes s’arrêtent. Tous tes liens disparaîtront. Pour toujours. Et tu ne pourras plus vivre que dans ce monde-ci, de ce côté. Tu seras aspiré par le monde d’ici. C’est pour ça qu’il ne faut pas t’arrêter. Même si tout te paraît stupide, insensé, ne t’en soucie pas. Tu dois continuer à danser en marquant les pas. Et dénouer peu à peu toutes ces choses durcies en toi … »

C’est ce que le narrateur tentera de faire : dénouer les choses, des énigmes, des faits bizarres, incompréhensibles, pour arriver à démêler le rêve et la réalité, pour arriver à se connaître soi-même. Et nous suivons, envoûtés…

Il n’est pas facile de parler des livres de Murakami. On est fasciné, mais on ne peut pas précisément définir pourquoi. En fait, il faudrait lire et relire plusieurs fois chaque roman, car à la première lecture, on n’arrive pas à saisir tous les tenants et aboutissants de ses histoires le plus souvent très complexes. La part d’onirisme en rajoute encore ! Mais c’est cela aussi, le plaisir de lire Murakami : ce n’est jamais simple ou plat, il y a de la profondeur, c’est très marquant (je mets du temps à chaque fois pour m’en défaire…). On sent qu’on touche à l’essentiel, aux interrogations à propos de notre existence, mais ce n’est pas lui qui les formulera à notre place.

En même temps, Murakami est tout à fait accessible au lecteur occidental, car imprégné de notre culture (surtout américaine). Ses romans se situent dans un Japon résolument moderne, et s’il n’y avait pas le côté culinaire, l’action pourrait aussi bien se situer chez nous…
A découvrir absolument si ce n’est pas encore fait !!!!
                                                            (paru en poche chez Points Seuil)