coeur_cousu(par Alexandra)

Quel coup de cœur que ce «cœur cousu» ! Il y a indéniablement du « Cent ans de solitude » là-dessous…

Vue de loin, la thématique n’a rien d’original : la vie d’une femme, une vie faite de souffrance et de douleur… c’est du déjà-vu… si l'on regarde la vie de nos mères, grand-mères, arrière-grand-mères, on en trouve toujours une qui a porté plus que les autres le malheur du monde sur ses épaules!
Or, à la lecture, on se rend assez vite compte que cette vie-là se distingue quand même passablement de celles que nous avons déjà pu voir ou lire…
Nous sommes dans le Sud de l’Espagne, pendant la deuxième moitié du 19è siècle. L’histoire est celle d’une famille ; plus précisément, celle de plusieurs générations de femmes d’une famille, de mères en filles…
Comme le dit Soledad, fille cadette du personnage central et narratrice, «[…] le masculin couche avec l’Histoire. Mais il est d’autres récits. Des récits souterrains transmis dans le secret des femmes, des contes enfouis dans l’oreille des filles, sucés avec le lait, des paroles bues aux lèvres des mères. Rien n’est plus fascinant que cette magie apprise avec le sang, apprise avec les règles.
Des choses sacrées se murmurent dans l’ombre des cuisines. Au fond des vieilles casseroles, dans des odeurs d’épices, magie et recettes se côtoient. L’art culinaire des femmes regorge de mystère et de poésie […]
Parfois, des profondeurs d’une marmite en fonte surgit quelque figure desséchée. Une aïeule anonyme m’observe qui a tant su, tant vu, tant enduré […]
Par-delà le monde restreint de leur foyer, les femmes en ont surpris un autre. Les petites portes des fourneaux, les bassines de bois, les trous des puits, les vieux citrons se sont ouverts sur un univers fabuleux qu’elles seules ont exploré.
Opposant à la réalité une résistance têtue, nos mères ont fini par courber la surface du monde du fond de leur cuisine.
Ce qui n’a jamais été écrit est féminin. »

C'est ainsi qu'il faut comprendre l'histoire qui nous est contée ici.

Frasquita Carasco, au centre de ce roman, sort tout droit de cet univers. Le « cœur cousu », c’est elle qui l’a fabriqué lorsqu’elle était jeune fille, pour l’offrir à la « Vierge Bleue », la Madone de son village dont elle a découvert un jour le corps vide sous les vêtements d’apparat… et ce cœur qui semble palpiter fera crier au miracle tout le bourg de Santavela…
En fait, elle a pu le fabriquer parce qu’elle possède un don miraculeux pour la couture et la broderie qui lui a été transmis lors du rite d’initiation pratiqué par sa mère. Oui, Frasquita a  des pouvoirs surnaturels, et c’est à cause de ces pouvoirs « de sorcière » qu’elle ira de malheur en malheur et qu’elle sera mise au ban du village dont les habitants sont pétris de superstition …
Le roman est divisé en trois livres composés d' une multitude de petits chapitres qui constutiuent autant de tableaux de sa vie. Le premier, «La rive» décrit la jeunesse de Frasquita, son quotidien dans ce village perdu qui ne voit quasiment jamais passer un étranger : mariage imposé avec une brute, cinq enfants (dont quatre filles !), le mari qui sombre dans la folie et en ressort uniquement pour jouer (et perdre) ses biens et sa femme aux combats de coqs… jusqu’à la décision de « mettre les voiles », de s’enfuir avec ses enfants, loin du mari, des villageois qui la haïssent, de cette vie qu’elle n’a pas choisie… terrible, vraiment terrible, cette partie, mais en même temps la meilleure, car il y a une vraie ambiance, un mélange de merveilleux, de croyances populaires surannées, de préjugés absurdes et de haines ancestrales...
Le deuxième livre, «La traversée», se révèle nettement plus romanesque. Au cours de leur fuite à travers l’Andalousie, Frasquita et les enfants sont témoins d’événements sanglants pendant des insurrections paysannes provoqués par de jeunes anarchistes. Grâce à son don, Frasquita guérira leur chef gravement blessé, Salvador, dont elle tombera amoureux. Elle connaîtra de brefs instants de bonheur, mais elle sent que la mort rôde autour d’eux… sa fille Martirio sera assassinée par un ogre, si bien que Frasquita devra faire appel à la plus haute magie pour la ramener à la vie ; magie dont elle ne disposera plus lorsqu’un peu plus tard, Salvador tombera sous les balles des soldats gouvernementaux… Frasquita perd la raison, entraîne ses enfants dans une nouvelle fuite insensée qui consiste à marcher, marcher, marcher… sans jamais s’arrêter, sans se laver, se nourrissant à peine… jusqu’à la mer...

"Tressés, membres et coeurs et pensées. Tressés serré. Cordes mouillées, nouées dans les brisants, puis séchées, blanchies dans les sables, les enfants avancèrent d'un même pas, petits et grands, au rythme de leur mère, le premier de cordée. Il sentirent la courbure de la terre sous leurs pieds nus. Ils virent la forme de leur mère marcher vers ce lieu toujours plus lointain où l'horizon s'arrondissait légèrement comme un ventre [...] Des femmes couraient pour nous essuyer le visage, pour nous humecter la bouche,  pleurant les larmes que nous ne pleurions pas, insultant notre mère qui nous imposait cette folie..."


L
e troisième livre, «L’autre rive», décrit le passage d’Espagne en Algérie, puis la poursuite de la marche dans le Sahara. C’est Noura, une vieille Algérienne qui immobilise de force le petit convoi, Frasquita étant sur le point d’accoucher d’un sixième enfant (Soledad, la narratrice). Elle met de l’ordre, enferme temporairement Frasquita, jusqu’à lui faire retrouver la raison, et lui donne l’occasion de refaire sa vie. Hélas, Frasquita meurt quatre ans plus tard au sommet de sa gloire de couturière et au grand daim de la cadette cachée sous son lit :

Un très bel extrait :
« J’ai quatre ans à peine et j’écoute les derniers mots de ma mère à l’esprit décousu. Des phrases de laines nuancées, des paroles liées au point de chaînette, de la douleur réduite en fil. J’écoute les lourds manteaux de récits qu’elle se tisse, les blasons, les bannières colorées. J’écoute les cris, les larmes, les perles, les cabochons de pierres fines, les paillettes en métal précieux. J’écoute les longs silences comme des points coupés qui par leurs jours allègent l’air compact de la chambre encombrée de motifs fabuleux. Blancs soudain dans la longue agonie, punto in aria. J’écoute le souffle de ma mère, les fils tirés, le lacis, la dentelle, les ornements brodés par ses lèvres blanches sur les poches, les cols, les boutonnières et les boutons de gilets imaginaires en casimir écarlate […] »


L’histoire ne se termine pas avec la mort de la mère, car les filles aussi ont hérité chacune d’un don… (mais sincèrement, à partir de sa mort, le récit devient un peu superficiel, m'enfin, ne soyons pas pédants!)
Pour conclure : c’est un roman « fort », haletant, à la langue ciselée et adaptée avec justesse aux différentes situations. On se laisse volontiers entraîner dans la folie de cette femme, dans l’univers de ces femmes. On est au plus près d'elles... Pour moi, c’est un livre de femme écrit pour des femmes. J’aimerais bien savoir ce qu'en pensent les messieurs … ???

(paru chez Gallimard)