(par Alexandra)

Jim_Harrison___retour_en_terreCe n’est pas facile pour moi de parler de Jim Harrison, car il fait assurément partie des auteurs qui m’importent le plus … et je crains que tout ce que je vais en dire ne soit pas à la hauteur de ce que je ressens lorsque je le lis, et que, par conséquent, je n’arrive pas à lui rendre justice !

Pas facile surtout parce que pour ce roman-ci, je vais être obligée d’en dire du mal, et que cela me fait mal…

Jim Harrison pour moi, c’est le goût de la terre, la fusion avec la nature, la proximité des animaux (des chevaux en premier lieu…  si chers à mon cœur !) … c’est mon Amérique à moi aussi, celle des grands espaces du Nord, du Montana, du Nebraska, des Dakota … celle des Indiens, de leur spiritualité et de leur histoire … c’est l’idéal d’une vie retirée loin de la ville, entourée de milliers de livres … c’est magique !

Vues de loin, ce sont des histoires ordinaires, des personnages ordinaires, mais les hasards de la vie, les rencontres ou coups du destin fulgurants  finissent toujours par leur donner une épaisseur, une profondeur qui marquent  … tel le personnage de Duane dans «Dalva», une épave comme son cheval alter ego, et qui se suicidera avec lui en partant à la nage dans l’océan… c’est une des plus belles scènes que je connaisse, et elle m’accompagne depuis des années….

J’aime énormément son style d’écriture : pas de grands mots, d’effets grandiloquents, pas de mots superflus mais un lexique précis, parfois érudit ; des références littéraires, musicales, culturelles en général, qui sont aussi les miennes ; des opinions politiques que je partage (et qui tranchent dans cet Amérique campagnarde !) … et beaucoup de laconisme désabusé surtout lorsqu’il s’agit de toucher à l’essentiel…

Dans «Retour en terre», le dernier paru des romans de Jim Harrison (2007), tout tourne autour de Donald qui, malade, se sait condamné et tient à transmettre son histoire à ses enfants avant de mourir. Le roman est divisé en quatre chapitres dont seul le premier constitue le récit de Donald, les trois autres étant ceux de proches qui racontent un bout de leur vie (pas toujours en relation avec Donald d’ailleurs…). Il n’y a donc pas d’histoire linéaire (d’ailleurs, il n’y a pas d’histoire tout court), pas de réel fil conducteur mais une mosaïque, un assemblage d’anecdotes et de souvenirs.

On retrouve tous les thèmes propres à Jim Harrison, mais l’ensemble manque d’unité, de cohérence. Les récits sautent du coq à l’âne sans vraiment creuser quoique ce soit. Et même si j’ai aimé certains passages, je n’ai pas pu m’empêcher de m’ennuyer … cela me coûte de l’avouer ! Avec une terrible impression de déjà-vu !

Ainsi les trois jours de séjour initiatique de Donald au cœur d’un fourré dans la montagne :

« Je suis devenu le serpent noir qui humait l’air à côté de mon genou gauche, puis les deux mésanges à tête noire qui se sont posées sur mon crâne.  J’ai eu la chance de laisser mon corps voler au-dessus des contrées terrestres et aussi de marcher au fond des océans, un paysage qui m’a toujours fasciné. A un certain moment j’ai eu peur quand je suis descendu dans la terre, et quand je suis remonté je n’étais plus là […] C’était bon de savoir que l’esprit était partout plutôt qu’une chose séparée […] J’ai appris pendant ces trois jours que la terre est tellement plus que ce que je croyais qu’elle était. C’était vraiment un grand cadeau que de voir simultanément toutes les facettes  de toutes choses. »

Généralement, j’adore ce genre de scènes chez Jim Harrison, mais ici, je n’ai rien ressenti… la narration de son expérience reste très en surface. Rien à voir avec les émotions lors de la lecture de «Dalva» ou de «La route du retour" !

Mais pour être positive, je tiens quand même à recopier aussi une page que j’ai beaucoup aimée et qui est tout à fait caractéristique :

(Clarence est un des ancêtres de Donald, et Sally son vieux cheval…)

« Ce fut un matin de mars, après une tempête glacée que Clarence perdit Sally. Il hissait un chargement de planches vers l’extrémité d’un quai minéralier. Un homme aurait dû répandre du gros sel sur le caillebotis qui longeait la voie du chemin de fer, mais l’ouvrier s’était trouvé à court de sel. Le wagon se mit à glisser ; d’un bond, Clarence réussit à s’écarter et il vit tout le chargement basculer sur le côté en entraînant avec lui une Sally entièrement harnachée […] Elle avait fait une chute de cinquante mètres et elle allait avoir vingt ans. Clarence emprunta un équipage de chevaux et une luge à billes de bois pour emmener Sally à une quinzaine de kilomètres vers l’est le long du rivage, puis dans la forêt, jusqu’à un endroit où ils avaient autrefois campé ensemble. Le sol était gelé en profondeur […] Clarence creusa durant trois jours et trois nuits pour enfouir assez profond la carcasse de Sally à l’abri des loups et des ours qui sortiraient bientôt de leur hibernation […] Il raconta à son fils qu’il se serait volontiers enterré auprès de Sally, mais il ne voyait pas comment s’y prendre. Il y a certaines choses qu’un homme ne peut accomplir. »

J’adore !

Je ne vais pas m’étendre sur les trois récits restants… disons seulement qu’ils ne m’ont guère plu . Je n’en retiens rien. Point final.

Donc, pour tous ceux qui n’auraient jamais lu Jim Harrison : commencez par «Dalva», puis sa suite (écrite de nombreuses années plus tard), «La route du retour» !

(Et regardez l’adaptation cinématographique flamboyante de sa nouvelle «Legends of the Fall», «Légendes d’automne» en français…  à mon humble avis, le metteur en scène, Edward Zwick, a vraiment saisi ce qui constitue l’essentiel de l’auteur… )

Traduit (très correctement !) par Brice Matthieussent et paru chez Christian Bourgois